Où est donc l’Europe de Jean Monnet ?

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Alfred Grosser [YouTube]

Rien ne se crée sans les hommes. Rien ne dure sans les institutions. » La formule est de Jean Monnet, proclamée en 1976 « Citoyen d’honneur de l’Europe » par les chefs de gouvernement européens pour avoir été créateur de la Communauté européenne. C’était une époque où l’Europe bénéficiait de cette double chance : des grands hommes, s’appuyant sur des institutions nouvelles, porteuses d’espoir.

Alfred Grosser est professeur émérite des universités, politologue, sociologue et historien franco-allemand.

Monnet, d’abord. Il avait donné son nom au plan de redressement de l’économie française après 1945. Homme d’influence, il obtient le soutien des États-Unis à la création de l’Europe communautaire. Un diplomate américain, George Ball, est alors l’un de ses collaborateurs au Plan, puis à l’Autorité charbon-acier. Lors d’une réunion du gouvernement américain consacrée à l’Europe, l’un des participants lui jeta : « Il faudrait que M. Ball se souvienne qu’il est au service des États-Unis et non plus de ce M. Monnet. »

Autre grand bâtisseur : Jacques Delors. Président de la Commission européenne de 1985 à 1995, il a fortement contribué aux accords de Schengen en 1985, à l’Acte unique européen en 1986, à la réforme de la Pac (Politique agricole commune) – associée, on l’oublie trop, au Programme européen d’aide aux plus démunis – puis, et surtout, en 1992, au Traité de Maastricht. La monnaie unique est née d’un rapport de Jacques Delors. Comme président de la Commission, sans laquelle son rôle eût été négligeable, il était traité en chef de gouvernement ou d’État et appelé à participer aux grandes réunions intergouvernementales extra-européennes.

Juncker n’est pas Jacques Delors…

L’institution a perduré, mais aucun de ses présidents, depuis, n’a eu le poids de Delors. L’actuel, Jean-Claude Juncker, certes pas le plus inefficace, apparaît hésitant et fatigué. Il est, de surcroît, handicapé par son passé à la direction du Luxembourg, coupable paradis fiscal des grandes entreprises mondiales.

Aujourd’hui, la Commission gère et intervient dans beaucoup de domaines, mais son action de création, d’innovation, apparaît limitée. Un de ses vice-présidents est bien Haut(e) représentant(e) de l’Union pour les Affaires étrangères, mais, même si Federica Mogherini est plus compétente et efficace que ne l’était Catherine Ashton, les gouvernements veillent jalousement sur leur compétence nationale en la matière.

Les dernières réformes ont eu pour effet de multiplier le nombre de présidents. Depuis l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, le 1er décembre 2009, l’ancienne présidence de l’Union européenne est scindée en deux. Le président du Conseil européen, actuellement le Polonais Donald Tusk, est un conciliateur entre chefs d’État et de gouvernement. La présidence du Conseil de l’Union européenne est, elle, tournante (du 1er janvier au 30 juin 2017, elle est exercée par Malte).

Les traités successifs ont confié de plus en plus de pouvoir à une autre présidence encore, celle du Parlement européen. Jusqu’à la fin 2016, elle était exercée par l’Allemand Martin Schulz, qui avait de l’autorité et de l’influence. Son successeur, l’Italien Antonio Tajani, se propose de présider comme simple médiateur. Il a été vice-président de la Commission, puis du Parlement, mais il a aussi été cofondateur, avec Silvio Berlusconi, du parti Forza Italia, pas précisément centriste, puis porte-parole de ce personnage politique fort discrédité.

En résumé (attristé) : les grands créateurs sont absents, les institutions sont assoupies. La formule de Monnet est en désuétude.

Cette opinion a été initialement publiée sur Ouest-France.

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