S’engager dans le TTIP pour être acteur de la mondialisation

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Marie-Cécile Hénard-Damav, du groupe de réflexion SAF agr'iDées.

Marie-Cécile Hénard-Damav, du groupe de réflexion SAF agr'iDées.

Le groupe de réflexion saf agr’Idées propose d’engager un débat moins simpliste sur le TTIP. Il rappelle que la balance commerciale agricole de la France est positive.

Marie-Cécile Hénard-Damave est responsable pour l’innovation et les marchés au sein du groupe de réflexion saf agr’iDées, une plateforme spécialisée dans les questions liées à l’agriculture.

Engagées depuis 18 mois, les négociations transatlantiques de commerce et d’investissement entre l’Union Européenne et les États-Unis (Transatlantic Trade and Investment Partnership, ou TTIP) ont été ralenties en 2014 par le renouvellement des instances législatives et exécutives dans l’UE et aux États-Unis. Depuis, le processus a redémarré, et les négociateurs européen et américain ont réaffirmé la priorité politique de ces négociations pour les deux parties. D’après la Commissaire européenne au Commerce, 2015 pourrait être à la fois être marquée par des avancées significatives dans les négociations du TTIP et par le temps du « réveil » des négociations commerciales multilatérales à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’urgence côté américain est à présent que le Congrès donne les mains libres au Président Obama pour pouvoir signer des accords commerciaux en lui accordant la Trade Promotion Authority (TPA), qui avait été utilisée par le passé pour signer les accords du GATT.

Avec le ralentissement des négociations multilatérales au sein de l’OMC, les négociations régionales engageant un petit nombre de pays ont pris le relais. Le fait que ces deux types de négociations soient en concurrence ou en synergie fait débat parmi les experts. Quoi qu’il en soit, l’Union européenne fait le pari de conduire les deux démarches de front. Le TTIP a d’ailleurs démarré à son initiative : il se pourrait bien que ce soit l’Europe qui ait le plus à gagner dans ces négociations, contrairement à ce que l’on entend communément. Le TTIP est en effet le projet d’accord régional le plus ambitieux pour l’UE, portant sur le plus grand volume de biens échangés. N’oublions pas que les États-Unis sont non seulement notre premier partenaire commercial mais aussi le premier investisseur sur notre territoire. L’UE est engagée dans de nombreux autres accords commerciaux ou d’investissements, mais aucun autre n’est d’ampleur comparable.

À l’inverse, les États-Unis négocient un autre accord régional (le Partenariat transpacifique ou TPP), cette fois avec les pays asiatiques du pourtour de l’océan Pacifique. Il est une réelle alternative, voire une priorité, pour les États-Unis par rapport au TTIP : si les marchés européen et américain sont les plus grands au monde, ils sont également les plus matures. Le potentiel de croissance est aujourd’hui dans les pays émergents, dont beaucoup se trouvent… parmi les négociateurs du TPP.

Des réactions françaises épidermiques en décalage avec les enjeux économiques

En ces temps de crise économique et de tendance au repli sur soi, les critiques de la mondialisation se font plus que jamais entendre dans en France. Dans ce contexte, le TTIP est un bouc émissaire idéal pour les détracteurs de la mondialisation, des entreprises internationales, et des États-Unis.

Si la création de richesse et de confort par l’internationalisation du commerce mondial est indéniable, les grandes institutions et les grandes entreprises internationales ne font plus rêver, semblent éloignées, voire hostiles, aux préoccupations du quotidien de nos concitoyens (emploi, pouvoir d’achat, santé par exemple). C’est le syndrome du ‘Grand Machin’, la conviction que la grandeur de la France est ailleurs, la crainte de la voir se diluer dans des valeurs mondialisées en perdant son indépendance, sa souveraineté, et sa spécificité.

C’est aussi une lutte du langage (on ne compte plus les dénominations alternatives à l’appellation « TTIP » données par ses détracteurs), et de la langue : langue française contre langue anglaise, chacune utilisée dans des zones d’influences différentes, et véhicules de valeurs soi-disant opposées. Ainsi l’argent s’opposerait-il à la culture, la malbouffe aux terroirs, les intérêts privés aux biens communs…

N’est-ce-pas un peu simpliste ? Les caricatures sont faciles et confortables pour beaucoup d’entre nous, mais souvent bien loin des réalités. Les nuances s’imposent. Habituons-nous à vivre dans un monde plus complexe que par le passé : nous ne sommes plus dans le monde bipolaire de la guerre froide, ou de la couronne britannique contre le royaume de France. De nos jours, et de plus en plus à l’avenir, le monde est multipolaire, les zones d’influences politiques, économiques et culturelles sont de plus en plus nombreuses et interconnectées, et sur les cinq continents : le produit intérieur brut (PIB) de la Chine est pour la première fois passé devant celui des États-Unis fin 2014 et la France semble pourtant sous-estimer la progression des pays émergents, à tous points de vues (géostratégique, politique, économique, scientifique, culturel…).

Être acteur de la mondialisation et l’intégrer dans notre projet de société 

En France, royaume de la déprime où la réussite est suspecte (les fameuses ‘success stories’, souvent citées en exemples dans le monde anglo-saxon), les initiatives provenant de l’extérieur font peur par crainte de perdre notre leadership. Nous nous retrouvons souvent dans le cercle vicieux de la nostalgie de la grandeur passée, et avons parfois du mal à nous associer avec d’autres nations dans des projets communs. Au risque de passer à côté des grands projets internationaux. Si la France a été l’un des principaux initiateurs de la construction européenne, grâce à une vision géostratégique de long terme, quel retournement aujourd’hui avec cette Europe qui nous est comme distante, limitée à une réglementation stricte et inadaptée, source de nivellement par le bas… L’Europe n’est plus qu’une réalité économique ? Pourquoi ne fait-elle plus rêver, en tant que projet de société ?

Le TTIP, projet politique et économique, s’inscrit dans la mondialisation, et cristallise les craintes sociétales, peut-être justement parce qu’il n’est pas présenté comme un projet de société. Les grands mouvements anti-mondialisation se retrouvent aujourd’hui très organisés… et eux-mêmes mondialisés, sous forme d’organisations non gouvernementales (ONG) aussi puissantes et structurées que les entreprises contre lesquelles elles se dressent avec véhémence.

Rappelons que le lien entre commerce et croissance, et entre croissance et réduction de la pauvreté est largement accepté. C’est pourquoi les relations commerciales multilatérales à l’OMC et les accords commerciaux régionaux encouragent les échanges. Les chiffres sont édifiants : le commerce mondial a doublé entre 2004 et 2014, tandis que le volume du trafic mondial d’internet a été multiplié par sept. La mondialisation a également décalé les lieux de pouvoir depuis les décideurs gouvernementaux vers les décideurs économiques. Le nombre de firmes multinationales est passé de 37 000 au début des années 1990 à 82 000 en 2008, dont un tiers dans les pays émergents.

Une des principales critiques des mouvements anti-mondialisation est la mauvaise répartition de la création de valeur, source d’inégalités entre gagnants et perdants, et son impact négatif sur l’emploi. Effectivement, tout comme l’innovation, la mondialisation détruit certains emplois et semble accroître les inégalités (baisses de salaires dans les secteurs à faible valeur ajoutée, précarisation de certains emplois, délocalisations). Mais elle créée d’autres emplois, dans les pays du Nord et dans les pays du Sud, particulièrement dans les industries de pointe et les services. Au final, la mondialisation créée plus d’emplois qu’elle n’en détruit, et de gros efforts de formation et de reconversion sont nécessaires pour aider au transfert des emplois des secteurs ‘perdants’ vers les secteurs ‘gagnants’.

Autre sujet de discorde : le glissement des lieux de pouvoir vers les grandes entreprises multinationales. Les organisations non gouvernementales anti-mondialisation le considèrent comme une dérive dangereuse, puisque ceux qui ont le profit comme principal objectif prendraient le pouvoir face aux politiques qui servent le bien commun des populations. Cependant, n’oublions pas que les États ont besoin de ces firmes, qui assurent une bonne partie de la croissance économique en créant des emplois, générant des exportations et en étant moteurs en matière de recherche et développement notamment. À l’inverse, ces entreprises ont elles-mêmes besoin des gouvernements, qui fournissent le cadre juridique ou les infrastructures nécessaires à leur fonctionnement.

En France, le monde agricole, agroalimentaire et de l’agro-industrie est riche de sa diversité d’acteurs (des grandes firmes internationales à un dense réseau de PME), chacun ayant ses propres valeurs et ses propres intérêts, à la fois sources de richesses économiques, technologiques, porteurs d’identité et de savoir-faire issus de nos territoires. Soulignons que le secteur agroalimentaire a un solde commercial positif, contrairement à la balance commerciale nationale tous produits. À nous d’illustrer que cette force économique est liée à des valeurs sociétales plaçant l’humain, le savoir-faire, les territoires, au cœur des projets à des échelles locales, nationales, ou internationales.

Marie-Cécile HÉNARD-DAMAVE

Responsable Innovations et Marchés

Think tank saf agr’iDées

 

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