Valeurs et identité européennes [FR]

Les débats sur l’identité européenne se font de plus en plus vifs dans le contexte de l’élargissement et du traité constitutionnel de l’UE. Bien que la devise de « l’unité dans la diversité » soit généralement considérée comme la meilleure illustration de l’objectif de l’UE, les avis sont très partagés sur le sens qu’il faut lui donner. 

Contexte

Le point de départ de la plupart des débats sur l'identité européenne repose sur l'idée qu'une communauté politique a besoin d'un ensemble de valeurs et de références communes afin de garantir sa cohérence, de guider ses actions et de doter ces dernières d'une légitimité et d'un sens.

Avec la chute du communisme en Europe de l'Est en 1989 et la fondation de l'"Union européenne" en 1992 avec le Traité de Maastricht, donnant à la communauté européenne de nouvelles compétences plus solides dans un grand nombre de domaines (par exemple dans le domaine des affaires étrangères, de la sécurité et de la défense), deux questions ont de nouveau acquis un caractère urgent : la définition des frontières de l'UE et celle de la légitimité politique de l'Union aux yeux des citoyens - le 'ciment' qui unit tous les Européens et assure la cohérence de la Communauté.

Jusqu'à présent, l'identité de l'Union européenne a été surtout définie en termes politiques. Selon les traités, l'UE repose sur "les principes de liberté, de démocratie, du respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et de l'Etat de droit" (article 6 du TUE). En cas de violation sérieuse de ces principes par un Etat membre, certains de ses droits d'Etat membre peuvent être suspendus (voir également EURACTIV, 13 janvier 2006). Selon la devise "Unie dans la diversité", l'UE doit promouvoir la diversité de ses cultures, tout en "mettant en évidence l'héritage culturel commun" (article 151 du TCE).

De plus, l'UE doit respecter les droits fondamentaux, tels que garantis par la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. La Charte des droits fondamentaux de l'Union renforcerait davantage leur protection si le traité constitutionnel de l'UE était ratifié.

En ce qui concerne l'adhésion de nouveaux membres, tout "Etat européen" peut y prétendre, tandis que l'"Europe" et ses frontières restent indéfinies (article 49 du TUE). En outre, l'Etat doit disposer d'institutions stables et démocratiques, d'une économie de marché viable et de structures administratives adaptées ('critères de Copenhague').

Cependant, certains hommes politiques et observateurs soutiennent que l'UE a besoin d'une identité plus forte pour être viable. Des désaccords fondamentaux sont apparus au cours des travaux de la Convention relative au traité constitutionnel de l'UE (adopté en décembre 2004) et la question de faire référence à "Dieu" ou au "Christianisme" dans le préambule a donné lieu à des débats animés. Le préambule parle désormais de "l'héritage religieux" de l'Europe.

La perspective d'une éventuelle adhésion de la Turquie à l'UE et les problèmes liés à la mondialisation et à l'immigration ont encore ravivé les débats sur l'identité européenne.

Problèmes

Des études révèlent que les citoyens européens continuent de s'identifier avant tout à leur pays. Selon une étude Eurobaromètre, fin 2004, seuls 47% des citoyens européens se sentent à la fois citoyens de leurs pays et Européens, 41% se sentent uniquement "nationaux". 86% des personnes interrogées se sentent fiers de leur pays, tandis que 68% sont fiers d'être européens. En général, les citoyens se sentent davantage attachés à leur pays (92%), à leur région (88%) ou à leur ville (87%) qu'à l'Europe. Le faible taux de participation aux élections du Parlement européen en 2004 semble en être l'illustration.

La participation politique relativement faible et l'attachement peu profond à l'UE posent un problème de légitimité à cette dernière. Cependant, la façon dont ceux-ci pourraient être renforcés ne donne lieu à aucun consensus. Ci-après, différents modèles proposés.

Europe de la culture ou "famille de nations"

Les communautaristes estiment qu'une entité politique ne peut être stable que si elle est ancrée dans une histoire et une culture communes. Ils soulignent que l'identité européenne est née de mouvements communs dans la religion et la philosophie, la politique, la science et l'art. Ils ont donc tendance à exclure la Turquie des rangs des futurs Etats membres éventuels et souhaitent tenir davantage compte de la tradition chrétienne (ou judéo-chrétienne). "Unie dans la diversité" fait référence à la "famille de nations" que constitue l'Europe. Sur cette base, il est grand temps de définir les frontières de l'UE.

Principaux problèmes : selon les réfractaires à cette vision des choses, il s'agit d'une forme d'"euro-nationalisme" qui entraîne des politiques d'exclusion au sein des sociétés européennes (vis-à-vis des immigrants extra-communautaires) et une polarisation de la politique au niveau mondial qui peut donner lieu, dans le pire des cas, au "choc des civilisations" prophétisé par le professeur Samuel P. Huntington.

Europe des citoyens ou "patriotisme constitutionnel"

Les libéraux et les républicains, par ailleurs, défendent une culture politique commune, ou une identité civique, reposant sur des principes universels de démocratie, de droits humains, de l'état de droit, etc. exprimés dans le cadre d'une sphère publique commune et de la participation politique (ou "patriotisme constitutionnel" pour reprendre l'expression du professeur allemand Jürgen Habermas). Ils estiment que les identités culturelles, les croyances religieuses, etc. devraient être réservées à la sphére privée. Selon eux, l'identité européenne se formera à partir de pratiques politiques et civiques communes, des organisations de la société civile et d'institutions européennes fortes. Selon ce point de vue, "Unie dans la diversité" signifie que les citoyens partagent les mêmes valeurs politiques et civiques, tout en ayant des pratiques culturelles différentes. Les limites de la communauté devraient être une question de politique, et non de culture.

Principaux problèmes : l'attitude des libéraux-républicains est souvent critiquée pour ce qui est perçu comme une distinction artificielle entre le public et le privé, entre le subjectif et l'universel. Selon les critiques, la démocratie et les droits de l'homme ne sont pas des valeurs universelles, mais se répandent à partir de traditions culturelles spécifiques. Les problèmes concernant les différences culturelles sont ignorés. De plus, la solidarité et les liens émotionnels qui unissent les sociétés ne peuvent qu'être le résultat d'un sentiment de vivre ensemble, et non de principes purement abstraits.

L'Europe en tant qu'espace de rencontre 

Les constructivistes pensent qu'une 'identité européenne' pourrait naître de la coopération et des échanges intenses au niveau civique, politique et culturel. Les identités étant en constante évolution, "l'identité européenne" comprendrait de multiples significations et serait constamment redéfinie à travers la relation à l'autre. "Unie dans la diversité" signifie la participation a des pratiques politiques et culturelles communes. Il serait faux et d'ailleurs impossible de fixer les frontières de l'UE.

Principaux problèmes : Selon les critiques, cette vision des choses surestime la capacité des citoyens à s'adapter à un monde en mouvement et sous-estime le besoin de stabilité. Trop de diversité peut finalement entraîner une perte d'identité, d'orientation et de cohérence, et ainsi nuire à la démocratie et aux communautés établies.

Cependant, en dépit de différences fondamentales, il existe un certain nombre de facteurs qui sont perçus par beaucoup comme des conditions préalables à l'émergence d'une identité européenne  :

  • politique : renforcer la participation démocratique à tous les niveaux et accroître la démocratie au niveau européen
  • éducation et culture : renforcer la dimension européenne dans certains domaines (notamment en histoire), mettre davantage l'accent sur l'apprentissage des langues étrangères, plus d'échanges, etc.
  • cohésion économique et sociale : réduire les différences économiques et sociales

Réactions

Les représentants de l'église catholique ont été parmi les acteurs les plus importants dans les débats sur l'identité européenne. Dans un message adressé aux membres du Parti Populaire Européen (PPE) le 30 mars 2006, le Pape Benoît XVI a déclaré que l'Europe devait mettre en valeur ses racines chrétiennes et renforcer son sentiment d'appartenance à une civilisation commune afin de mieux relever les défis à venir.

Selon la Commission des épiscopats de la Communauté européenne (COMECE), une référence explicite à Dieu ou au christianisme "aurait constitué un signal fort vers l'idée d'identité européenne". Les droits et valeurs universels, comme la démocratie ou l'état de droit, se sont développés à partir de l'héritage chrétien.

Dans le même esprit, le Parti Populaire Européen (PPE) estime que l'Europe est parvenue à préserver un héritage culturel commun. L'idée de vivre ensemble ne peut que reposer sur des valeurs et des convictions culturelles communes. Sur cette base, il est grand temps de définir les frontières de l'UE.

A l'inverse, le groupe libéral ALDE au Parlement européen défend l'idée de l'UE en tant que communauté politique "fondée non pas sur la religion ou la foi, mais sur le respect mutuel des valeurs démocratiques et fondamentales communes". La perspective d'adhésion de la Turquie, et le fait qu'il y ait des millions de musulmans vivant déjà dans l'UE devraient faire avancer ce processus, au moins pour éviter un "choc des civilisations".

Durant l'été 2002, un groupe de réflexion sur l'UE, comprenant des professeurs et des politiciens renommés (voir EURACTIV, 1er mars 2005), a conclu que l'Europe et ses valeurs ne pouvaient être "clairement définies et délimitées".Ses frontières étaient forcément ouvertes. Ainsi, "ce sont les lois sur l'immigration et les conditions d'adhésion négociées des nouveaux membres qui permettront de répondre à la question de l'identité européenne".

Dans son rapport intitulé Construire l'Europe politique (2004), Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre socialiste des finances en France, écrit : "Son projet est en panne : aux questions de savoir pourquoi l’Europe et où va l’Europe, personne aujourd’hui ne donne de réponse satisfaisante. Son territoire est incertain : pour la première fois, l’Union se pose véritablement la question de ses frontières ultimes". Les incertitudes entourant le projet européen résultent, selon Dominique Strauss-Kahn, d'une crise de légitimité et de l'absence d'identification populaire.

La France et la Pologne sont les deux pays où les débats ont été les plus vifs au sujet de la référence à Dieu et au christianisme dans la constitution européenne.

Dans son programme politique de 2005, le Parti polonais droit et justice (PiS) a exprimé sa satisfaction après l'échec du traité constitutionnel, car ce dernier a, selon lui, "nié l'apport du christianisme dans la formation de la culture et de la morale de notre continent [...], il a introduit une censure anti-chrétienne dans la pratique constitutionnelle européenne".

La France, par ailleurs, a été l'un des plus ardents défenseurs de la conception laïque du projet européen. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères entre 2004 et 2005, a ainsi relayé le point de vue de la plupart des hommes politiques français en déclarant que l'UE devait rester une entité laïque respectant ses différentes traditions et religions.

Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a souligné qu'en acceptant la Turquie comme membre, L'UE montrerait qu'elle "n'est pas un club chrétien, mais un lieu de rencontre entre les civilisations".

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