Internet, une bouée de sauvetage pour les langues en danger ?

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Bien que la langue de Shakespeare continue de dominer la toile, la montée en puissance d'économies comme la Chine et la Russie a entraîné un regain d'intérêt pour des langues souvent relayées au second plan, ont pu entendre les participants à une conférence à Bruxelles la semaine dernière. Dans le même temps, l'ONU prévoit que la moitié des 6000 langues de la planète seront éteintes d'ici la fin du siècle.

Avec l'essor de l'Internet, le XXIe siècle pourrait assister au renouveau de la diversité linguistique, a expliqué Daniel Prado, un linguiste renommé d'origine franco-argentine.

« Certaines langues peuvent ressusciter, voire renaître », a affirmé M. Prado, ancien directeur à l'Union latine, une organisation intergouvernementale.

« Une nouvelle compétition est née entre les langues ». Cette concurrence est encouragée par une sorte de « prestige » en ligne, a affirmé le célèbre linguiste qui s'est exprimé lors d'un débat organisé par la DLF Bruxelles-Europe, une association qui promeut la langue française dans les cercles européens.

Le mandarin est aujourd'hui la deuxième langue la plus utilisée sur la toile, suivie de l'espagnol, du japonais et du français, a avancé M. Prado.

Le printemps arabe a par ailleurs entraîné un regain d'activité dans les pays du Moyen-Orient, notamment dans les médias sociaux, comme Twitter et Facebook, que les manifestants ont massivement utilisés.

« Certaines langues peuvent reprendre du galon grâce au Web 2.0 », a affirmé M. Prado, citant la printemps arabe en exemple. Le malais, la langue parlée en Malaisie, est la troisième langue la plus utilisée sur Twitter, après l'anglais et le Japonais, a-t-il précisé.

Mais l'Internet peut aussi se révéler dangereux pour les langues, a-t-il admis. En 2005, Google ne reconnaissait pas le hindi, une langue parlée par 300 millions de personnes dans le monde, ou encore le swahili, parlé par 30 millions de personnes.

« La technologie offre un potentiel incroyable aux langues, mais elle comporte également des risques, dans la mesure où à l'heure actuelle seule une infime partie des 6000 langues parlées dans le monde sont présentes dans le cyberespace », a affirmé M. Prado lors de cet évènement organisé au Goethe-Institut à Bruxelles.

50 % des langues auront disparu d'ici 2100

L'analyse de M. Prado s'est inscrite dans des prévisions moroses émises par les Nations unies sur la diversité linguistique. L'UNESCO estimait en novembre de cette année qu'environ la moitié des 6000 langues parlées aujourd'hui dans le monde disparaîtrait d'ici la fin du siècle si rien n'était fait pour les protéger.

Près de la moitié de ces langues sont parlées par moins de 10 000 personnes, ce qui les rend particulièrement vulnérables dans la société mondialisée d'aujourd'hui, où la communication est au centre de tout, a expliqué M. Prado.

D'après l'UNESCO, ce processus n'est toutefois pas inévitable ou irréversible, dans la mesure où des politiques peuvent être mises en oeuvre pour encourager les efforts les locuteurs souhaitant sauvegarder ou revitaliser leur langue maternelle.

L'UNESCO a lancé cette année son programme « Langues en danger » visant à apporter un soutien aux gouvernements et aux communautés locales en matière de politique linguistique. L'initiative phare de ce programme est un Atlas interactif des langues en danger dans le monde qui peut être consulté en ligne.

M. Prado dirige un réseau mondial qui se concentre sur la diversité linguistique en ligne, lancé par le Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI), qui a eu lieu en 2003 et 2005. Ce réseau, intitulé Maaya, a pour objectif de promouvoir l'apprentissage des langues à un stade précoce à tous les niveaux de l'enseignement partout dans le monde.

Si l'Internet constitue une réelle opportunité pour les langues, la première étape est de s'assurer que tout le monde puisse y avoir accès, ce qui est encore loin d'être le cas, a poursuivi l'éminent linguiste.

Un sommet mondial sur la diversité linguistique devrait être organisé d'ici 2017, a-t-il ajouté.

Le débat de la DLF Bruxelles-Europe a été modéré par Quentin Dickinson, le responsable à Bruxelles de Radio France, une chaîne de radio publique.

M. Dickinson a souligné que l'Internet avait vu l'anglais émerger comme une lingua franca parlée par de plus en plus de personnes dans le monde. Environ la moitié du contenu sur Internet est publié en anglais, a-t-il fait remarquer. Cette évolution correspond à un appauvrissement de la langue de Shakespeare qui est devenue une langue commune que beaucoup appellent aujourd'hui le « globish ».

L'Internet commence à se propager dans de nouvelles parties du monde, ce qui pourrait représenter une opportunité pour les langues qui vivaient précédemment dans l'ombre de l'anglais, du moins dans le cyberespace. Certaines langues, comme l'espagnol et le mandarin, sont de plus en plus présentes sur Internet par exemple, a-t-il expliqué.

Nicole Dewandre, conseillère sur les questions liées aux médias et à la société de l'information à la Commission européenne, a replacé le débat de la conférence dans le contexte de la stratégie Europe 2020 pour la croissance et de son initiative phare, la stratégie numérique.

Elle a souligné les profonds bouleversements qu'a suscité l'émergence de l'Internet dans la société moderne. Le monde virtuel « déstabilise la société en rendant floue la frontière entre ce qui est réel et virtuel », a affirmé Mme Dewandre, également ingénieur et philosophe.

« Nous devons apprendre à y voir clair dans un contexte différent », a-t-elle poursuivi. « D'un point de vue collectif, nous devront apprendre à voir les choses différemment. »

Christophe Leclercq, le fondateur et éditeur d'EURACTIV.com, a relayé le point de vue du réseau de médias en ligne qui publie en 15 langues dans 15 pays.

« Le cyberespace est une chance pour le multilinguisme », a affirmé M. Leclercq, ajoutant que l'Internet permettait de publier à moindre coût et plus facilement en plusieurs langues par rapport aux publications écrites. « Un média imprimé en 15 langues, ce ne serait pas possible », a-t-il souligné.

M. Leclercq a insisté sur le fait que le réseau EURACTIV fonctionnait de manière décentralisée, avec des équipes éditoriales indépendantes produisant leur propre contenu à l'échelle locale, dans leur propre langue. Ce système permet donc aux pays du réseau de couvrir différents sujets en fonction de leurs intérêts culturels.

« Le multilinguisme peut être encouragé par l'Internet via la décentralisation », a résumé M. Leclercq. Chez EURACTIV, la langue française est représentée de deux manière, grâce à une traduction de la version originale anglaise sur EURACTIV.com/fr et à une version localisée basée à Paris, EURACTIV.fr.

Georges Kottos, chef de l'unité Informatique au Parlement européen, a expliqué la manière dont l'Internet a modifié le travail des traducteurs et des interprètes. Les années 1990 ont vu l'émergence des premiers systèmes de traduction automatique qui fournissaient des traductions médiocres en termes de contenu, dans la mesure où les ordinateurs ne comprenaient que la langue « anglo-saxonne » de base, sans reconnaître les accents par exemple, a-t-il déclaré.

Avec l'essor de l'Internet, le multilinguisme est devenu une fonctionnalité basique sur les sites Internet, permettant aux utilisateurs d'accéder à des informations différentes en fonction de leurs préférences. Au Parlement européen, par exemple, les fonctionnaires peuvent filtrer de manière automatique le contenu, en fonction de leurs préférences linguistiques ou des sujets qu'ils suivent, laissant de côté les informations qui ne leur sont pas pertinentes.

L'Union européenne souhaite promouvoir le multilinguisme et assurer que chaque citoyen de l'UE parle au moins deux langues étrangères. En pratique toutefois, les sites Internet de nombreux institutions et agences de l'UE se limitent à une ou deux langues de travail.

La question de l'utilisation des langues est parfois controversée. Par exemple, les tentatives de créer un brevet européen qui ne serait qu'en anglais, français et allemand ont dû faire face aux ripostes de l'Italie et de l'Espagne qui ont qualifié cette idée de discriminatoire.

La prédominance de l'anglais est surtout décriée par des associations francophones, telles que la Francophonie et l'Association de défense de la langue française (DLF).

Cette dernière a souvent attribué son prix satirique à des fonctionnaires de l'UE, dont Romano Prodi et Jean-Claude Trichet, pour leur « utilisation abusive » de la langue anglaise.

  • 2-6 juil. 2012 : Forum mondial de la langue française (Québec).
  • 2017 : l'ONU envisage d'organiser un Sommet mondial sur la diversité linguistique.

 

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