Un eurodéputé corse lutte pour que l’Europe protège les langues menacées

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ENTRETIEN / Alors que l’UE légifère sur la protection des oiseaux migrateurs et des habitats sauvages, elle devrait également protéger ses quelque 120 langues menacées, affirme l’eurodéputé corse François Alfonsi, qui a préparé un rapport parlementaire qui pourrait publier le nom des mauvais élèves européens et les dénoncer.

Les langues ne disparaîtraient pas sans une politique délibérée qui vise à les marginaliser, affirme François Alfonsi, rédacteur d'un projet de rapport sur les langues menacées, qui sera voté lors de la séance plénière de juin au Parlement.

À la question de savoir si la perte d'une langue était le fruit d’une politique délibérée de la part des États, M. Alfonsi a répondu : « C’est toujours le cas ».

« Les langues ne connaîtraient pas une telle récession si elles n’étaient pas marginalisées dans le système éducatif et médiatique et la société en général », a poursuivi le seul eurodéputé à s'exprimer en corse.

En France, le pays qu'il connaît le mieux, François Alfonsi a indiqué que le corse, le franco-provençal, le breton et l'occitan étaient des langues menacées d'extinction. Même si certaines sont dans une meilleure situation que d'autres, « elles vont toutes au même endroit », a-t-il expliqué à EURACTIV lors d'un entretien.

En Europe, environ 120 langues sont menacées d'extinction, selon l'Atlas UNESCO des langues en danger dans le monde. Selon ce document, une langue sur deux disparaît toutes les deux semaines dans le monde.

Dénonciation

Alors que certains pays européens comme la Finlande sont salués pour la protection des langues minoritaires, d'autres enregistrent des résultats moindres et devraient être cités et dénoncés. Sans soutien, ces langues ne parviendront pas à survivre dans un monde globalisé.

« Si on compare les moyens qui sont donnés par l’État finlandais à la promotion du saami et les moyens qui sont donnés par l’État français à la promotion du corse, on est entre le vélo et la Ferrari ! » s'est-il exclamé en ajoutant que la France avait une responsabilité particulière dans la protection des langues et des minorités régionales.

Selon lui, la question va au-delà des simples valeurs européennes de droits de l'homme et de protection des minorités.

Mais, alors que l'UE est généralement tout à fait capable de défendre les droits des minorités dans d'autres pays, comme les Kurdes en Turquie, elle est impuissante quand il s'agit de faire la même chose au sein des 27 États membres. La Commission européenne n'a en effet pas le droit d'interférer dans les droits linguistiques ou dans la protection des minorités régionales, des compétences nationales.

Selon François Alfonsi, l'UE a une « responsabilité éthique » de protéger ce qu'il décrit comme « héritage européen ». Alors que l’UE légifère sur la protection des oiseaux migrateurs et des habitats sauvages, elle devrait également protéger la « biodiversité culturelle » a-t-il indiqué en ajoutant que le traité de Lisbonne accorde à la Commission européenne une « responsabilité éthique de favoriser la diversité culturelle ».

Il n'est toutefois pas aisé de tenir des pays responsables pour le manque de protection des langues régionales ou des dialectes.

À l'échelle européenne, de nombreux pays ont signé la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, établie par le Conseil de l'Europe, une organisation basée à Strasbourg. L'obligation de ratification de cette charte ne vaut que pour les nouveaux membres, par pour les anciens. La France et la Grèce ont par exemple refusé de la ratifier.

« Pourquoi ? Parce que s’ils ratifient, ils seraient comptables devant le Conseil de l’Europe de protestation de telle association linguistique, de telle communauté politique, et ils seraient condamnés », a-t-il poursuivi.

Le financement de l'UE en déclin

Un autre sujet inquiète encore plus M. Alfonsi : il pense que les financements européens pour les langues minoritaires « ont été fortement diminués» au cours des ans. Les langues régionales en général ont été beaucoup mieux aidées par l’Union européenne il y a 20 ans qu’elles ne le sont aujourd’hui, peut-on lire dans le rapport.

Selon lui, une partie du problème provient du fait que des programmes financés par l'UE pour le soutien des langues ou de la culture s’orientent généralement vers de grands événements, comme le festival de théâtre d'Avignon en France.

M. Alfonsi recommande de réduire les obstacles afin de permettre à de plus petits événements régionaux de recevoir des fonds de l'UE pour la période 2014-2020, dont le Fonds social européen et le Fonds européen de développement régional.

« Les langues régionales doivent être entièrement éligibles à ces financements. Ça c’est le premier message. »

Incitation au séparatisme ?

L'eurodéputé corse a écarté les propositions selon lesquelles l'Europe devrait promouvoir des cultures minoritaires de pays comme l'Espagne ou la Belgique. Dans ces États, les questions linguistiques ont été très lourdement politisées et associées à des mouvements nationalistes ou séparatistes.

Son parti politique, l'Alliance libre européenne (ALE), qui s'associe avec les Verts au Parlement européen, plaide la cause des nations sans État, des régions et des minorités défavorisées d'Europe. Son président est Eric Defoort, un homme politique belge de l'Alliance Néo-Flamande (N-VA), un parti nationaliste qui souhaite la séparation de la Belgique. Des partis basques séparatistes et des organisations similaires en Espagne, en Italie ou ailleurs sont également membres de l'ALE.

Kay Swinburne, une eurodéputée galloise pour le Groupe des conservateurs et réformistes européens (CRE) au Parlement, défend des actions en faveur des langues minoritaires. Elle a toutefois prévenu que tout fonds de l'UE utilisé dans ce but ne devrait pas s’orienter vers la « promotion d’un programme séparatiste » ou « d'autres fins politiques ».

Selon M. Alfonsi, si le séparatisme se politise de plus en plus, il s'agit d'un problème pour les gouvernements centraux, et non pour l'UE. « C’est l’échec des États membres, pas de la Catalogne. C’est la crise de l’Espagne qui n’est pas capable de faire droit à la langue catalane. »

Il prévient que cette problématique va au-delà des dialectes régionaux et régionaux, peu connus. Elle concerne également les langues nationales, confrontées à des défis, sont également pertinentes.

« Prenez par exemple le gaélique irlandais, même s’il s'agit de la langue nationale de l'Irlande et d'une langue officielle de l'UE, cela ne suffit pas pour développer la langue. Si l'on peut dire ça de l'irlandais, qui sera le prochain, alors ? L'estonien, peut-être, ou le maltais ? »

« Nous nous affaiblirons sur le plan culturel et, selon moi, sur le plan économique, si nous constatons un déclin dans la diversité linguistique en Europe. Nous devons décrire clairement le statu quo et identifier le soutien politique, financier et administratif dont auront besoin les langues européennes à l'avenir »

M. Alfonsi devrait présenter son projet de rapport à la commission de la culture du Parlement européen mardi (23 avril). Ce projet sera également mis aux voix à la séance plénière de juin.

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L'Union européenne souhaite promouvoir le multilinguisme et assurer que chaque citoyen de l'UE parle au moins deux langues étrangères. En pratique toutefois, les sites Internet de nombreuses institutions et d'agences de l'UE se limitent à une ou deux langues de travail.

La question de l'utilisation des langues est parfois controversée. Par exemple, les tentatives de créer un brevet européen qui ne serait qu'en anglais, français et allemand ont dû faire face aux ripostes de l'Italie et de l'Espagne qui ont qualifié cette idée de discriminatoire.

La prédominance de l'anglais est surtout décriée par des associations francophones, telles que la Francophonie et l'Association de défense de la langue française (DLF).

Cette dernière a souvent attribué son prix satirique à des fonctionnaires de l'UE, dont Romano Prodi et Jean-Claude Trichet, pour leur « utilisation abusive » de la langue anglaise.

  • 23 avril : M. Alfonsi présente son projet de rapport sur les langues menacées à la commission de la culture du Parlement européen mardi
  • 10-13 juin : vote sur le rapport de François Alfonsi prévu en séance plénière du Parlement

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