L’aube d’une ère nouvelle ?

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Christian Tremblay, président de l’Observatoire européen du plurilinguisme

La mise en place de la nouvelle Commission européenne révèle une évolution dans les pratiques linguistiques vers plus de respect du plurilinguisme originel de la construction européenne. Est-ce l’annonce de changements plus profonds dans la vie au quotidien des institutions et dans leurs relations avec les citoyens ?

Christian Tremblay est le président de l’Observatoire européen du plurilinguisme.

On dit souvent que pour convaincre, il faut joindre le geste à la parole. En politique, l’attitude, les actes comptent plus que les déclarations. Qu’il y ait contradiction entre l’un et l’autre, et la crédibilité est anéantie.

On se souvient que lors de l’eurovision du 15 mai, au cœur de la campagne pour la désignation du futur président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, de même que son compétiteur grec, Alexis Tsipras, s’étaient exprimés le premier en français, le second en grec, au grand dam de l’équipe organisatrice, qui souhaitait imposer l’anglais comme langue unique des candidats.

Par la suite, Jean-Claude Juncker a affirmé son intention, s’il était élu, de donner plus d’importance aux langues officielles, en commençant par le français et l’allemand.

Aucun organe de presse, à l’exception d’EURACTIV, n’a signalé que lors de la séance d’investiture de la nouvelle Commission européenne, le 22 octobre, Jean-Claude Juncker a fait son discours en français, allemand et anglais et que Martin Schulz s’est exprimé principalement en allemand. Il en fut de même lors de la conférence de presse tenue à l’issue de cette séance du Parlement européen. L’audition de Federica Mogherini, Haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, le 6 octobre, avait également été d’un plurilinguisme presque parfait.

Une évolution dans le bon sens

Les signes donnés par les deux Présidents et par la Haute représentante, méritent d’être salués pour au moins deux raisons.

D’abord, l’évolution de la Commission européenne vers le monolinguisme avait atteint dans les quinze dernières années un tel degré, qu’il devenait urgent de revenir à l’esprit des traités qui font de la diversité linguistique et culturelle un des piliers de l’Union européenne.

Ensuite, un fossé entre les institutions et les peuples européens s’est creusé, non pas parce que les peuples sont contre l’Europe, mais parce que la gouvernance européenne ne répond pas à leurs attentes.

Bien sûr, la question de la langue n’est pas l’élément principal, mais il faut comprendre que l’hégémonie de l’anglais à la Commission européenne marque un éloignement grave de la Commission européenne vis à vis des citoyens, la Commission européenne n’étant pas une organisation internationale comme les autres.

Dans un passé lointain, que certains invoquent pour promouvoir l’hégémonie de l’anglais, qualifié de « latin » moderne, le latin a fini par être abandonné au profit des langues populaires, car il avait cessé d’être compris de la population. Or, aujourd’hui, l’anglais n’est réellement compris que par une minorité de la population. Il est une lingua franca dans des sphères très spécialisées, mais il n’est ni une langue unique, ni une langue commune et ne le sera pas, à moins que l’on considère tout à fait normal que le pouvoir soit exercé par une caste.

Donc il faut écrire et parler dans les langues des peuples européens.

Droit à la langue

Un droit à la langue est en train d’émerger. Les suédois ont un terme très évocateur pour le dire : KLARSPRÅK[1]. Tout le monde doit avoir accès à ce qui est dit et écrit par les autorités. Tout le monde a le droit de comprendre. C’est une question de démocratie, de sécurité juridique et d’efficacité. C’est la condition pour que chacun puisse prendre part à la vie de la société.

Il y a donc un droit de comprendre absolument essentiel. Mais il y a plus. Il y a aussi un droit de s’exprimer. Dans les instances consultatives avec la société civile, si seuls les intervenants ayant une maîtrise suffisante de l’anglais pour convaincre peuvent exprimer dans les faits leur point de vue, seuls ces derniers participent aux processus de décision. Les autres désertent purement et simplement ces instances. La sélection se fait sur la langue et cela n’est pas neutre. Les groupes de pression en revanche se voient aménager des boulevards.

Il y a donc un droit à la langue qui inclut un droit à la traduction, à l’interprétation et à l’intercompréhension.

Il y a ainsi beaucoup de choses à revoir dans le fonctionnement linguistique des institutions européennes.

Un trilinguisme souple

Faire rédiger en anglais par des non anglophones des textes qui seront ensuite traduits dans la langue du rédacteur, est assez surréaliste. Donc, à notre avis, le rédacteur devrait écrire de préférence dans sa langue. Mais comme évidemment son texte doit être compris par tous, et qu’il va connaître une multitude de modifications, il faut qu’il soit traduit dans une ou plusieurs langues de façon à garantir sa bonne compréhension. Dès lors, le texte est soumis à un processus d’élaboration plurilingue.

Un partenaire de l’OEP, l’Institut de coopération avec l’Europe orientale (ICEO), préconise un « trilinguisme souple » pour l’élaboration des textes. Le texte serait rédigé en premier dans la langue du rédacteur et serait immédiatement traduit dans au moins deux langues dont au moins une autre langue de travail, ce qui laisse la place, en fonction du contexte, à d’autres langues officielles que les langues de travail.

Les effets d’une telle organisation seraient de quatre ordres.

D’abord la qualité linguistique. L’élaboration à trois langues est supérieure à cet égard à l’élaboration en une langue suivie d’une traduction en 23 langues.

Seconde conséquence, mécanique : on verra progressivement disparaître les pans entiers du site Europa qui sont aujourd’hui exclusivement en anglais.

Troisièmement : toutes les langues officielles bénéficieraient de ces pratiques nouvelles. Le trilinguisme en question n’est pas conçu autour des seules langues érigées comme langues de travail, mais comporte une à deux langues qui n’en sont pas.

Quatrième conséquence, d’ordre symbolique. Le monolinguisme dans le monde d’aujourd’hui n’est pas un progrès mais une tare. La diversité des langues fait partie de la biodiversité. Aussi, dans le fonctionnement institutionnel, un juste équilibre doit être trouvé.

 

Christian Tremblay

 


[1]     Karin Ridell, colloque des 25-26 septembre 2014, « Emergence des notions de « droits linguistiques » et « droit à la langue ». Les apports d’une approche historique », université de Strasbourg, Maison des Sciences de l’Homme – Alsace – LiLPa (Linguistique, langues, parole) – GEPE (Groupe d’étude sur le plurilinguisme européen).

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