Quel avenir pour le « Global English » à l’heure de la mondialisation ?

DISCLAIMER: Toutes les opinions affichées dans cette colonne reflètent l'avis de l'auteur, pas celle d'EURACTIV.COM Ltd.

L'anglais perd de l'importance dans le monde. [Steve Johnson/Flickr]

La fin du siècle dernier a vu pour la première fois une langue passer du statut de lingua franca internationale à celui de « planétaire » (Global English). Mais la tendance s’inverse, et il devient de plus en plus évident que l’anglais seul ne suffit plus dans un monde en pleine « désoccidentalisation ». 

Michaël Oustinoff, Université Nice Sophia Antipolis / ISCC (CNRS), Paris, à l’occasion de sa conférence donnée à Bruxelles à l’invitation de l’Alliance française de Bruxelles-Europe.

On s’attendrait à ce que le monde anglophone se mette à promouvoir le tout-anglais : pourquoi passer par d’autres langues, là où une seule suffit, qui plus est « planétaire » ? C’est au scénario inverse que l’on assiste. Le tout-anglais n’est pas une solution d’avenir, mais une impasse, comme les anglophones sont en train de s’en rendre compte à leurs propres dépens. Il n’y a pas que les non-anglophones à en faire les frais.

Nul besoin d’être grand clerc pour en comprendre la raison : dans un monde multipolaire, l’anglais seul ne saurait répondre à tous les besoins. Avant que ce ne soit le cas, on citera John Meynard Keynes : « In the long run, we shall all be dead » (« à long terme, nous serons tous morts »). Fort heureusement, des solutions à plus court terme existent.

Le basculement du monde et le déclin du tout-anglais

Des changements géopolitiques majeurs se sont produits au cours des trente dernières années, avec l’émergence des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), si bien que le centre de gravité de la planète s’est déplacé vers l’Asie (la Chine est la deuxième puissance mondiale) et vers les Suds (Amérique du Sud, Afrique). On assiste bien à une « désoccidentalisation » du monde.

Ce phénomène n’a pas épargné les langues, à commencer par l’anglais. Internet constitue, à cet égard, un exemple frappant. A la fin des années 1990, au moment où l’accès à la « toile » commençait à se généraliser, la part de l’anglais y était écrasante : plus de 80%. En l’espace d’à peine plus d’une décennie, sa part est descendue en-dessous des 28%. Ce qui autrefois était une force, devient aujourd’hui une faiblesse.

Dès 1997, David Graddol le prévoyait déjà dans une étude pour le British Council, The Future of English? A guide to forecasting the popularity of the English language in the 21st century : à l’heure de la mondialisation, dans un monde multipolaire, la maîtrise de l’anglais seul ne suffit plus. La langue « hypercentrale » (Louis-Jean Calvet) doit apprendre à partager le haut de la pyramide avec des langues « émergentes » comme l’espagnol, le chinois ou le hindi. Ce n’est pas un hasard si des critiques aussi vives du tout-anglais émanent du monde anglophone : il est aux premières loges, dans un monde « post-américain ». Voilà pourquoi la British Academy n’a pas hésité à publier en 2009 Language Matters et Language Matters More and More en 2011 : le tout-anglais est un handicap dans tous les domaines, à pallier d’urgence.

Le globish : chronique d’une mort annoncée

Dans un monde multipolaire, les espaces linguistiques – et non plus seulement l’espace anglophone – constituent dorénavant une forte valeur ajoutée. En ce qui concerne les TEL (Trois Espaces Linguistiques : francophone, hispanophone et lusophone), le portugais est la langue de pays émergents de premier plan ou appelés à le devenir. Le cas du Brésil est l’un des plus spectaculaires : dans les années 1960, c’était un pays en voie de développement. Aujourd’hui, c’est la sixième puissance mondiale. Et l’on ajoutera des pays comme l’Angola et le Mozambique, au développement actuel impressionnant. Une « petite » langue, comme le portugais dans les années 1980, est devenue une langue majeure.

C’est sur le continent africain que se jouera l’avenir du français – qui est indéniablement une des grandes langues de la mondialisation – et pas seulement du point de vue démographique, en faisant passer le nombre de francophones à 400 millions en 2025 et plus de 700 millions en 2050. Le continent africain pourrait devenir l’un des pôles de développement majeurs du XXIe siècle avec l’émergence de la « Chindiafrique ». En 2030, la moitié des 9 milliards d’habitants que comptera la planète seront en Chine, en Inde et en Afrique, avec cette différence par rapport au premier XXe siècle que ces trois acteurs seront des puissances majeures du monde de demain.

Contrairement à une idée reçue, le globish, en tant que langue de communication « planétaire » unique, ne fait plus recette : comment le pourrait-il dans un monde de plus en plus interconnecté, multipolaire et multilingue ?

Conclusion

L’anglais est à l’évidence une langue majeure de la mondialisation, mais ce n’est plus la seule. La langue de la mondialisation, c’est donc la même que celle de l’Europe, pour reprendre la formule d’Umberto Eco (La lingua dell’Europa é la traduzione) : la traduction. Le célèbre site web américain TED (Technology, Entertainment, Design) l’a très bien compris : depuis 2009, il se décline en plus d’une centaine de langues.

La traduction, mais également le plurilinguisme. Le site EURACTIV se décline en quinze langues. Sait-on qu’avec trois langues (une langue romane, comme le français ou le portugais, une langue germanique, comme l’anglais ou l’allemand, une langue slave, comme le russe ou le polonais) on accède à douze d’entre elles par le biais de l’intercompréhension ? La barrière des langues n’a rien d’insurmontable : une langue naguère réputée aussi « exotique » et ardue que le chinois est de plus en plus apprise partout dans le monde. Loin d’être une « malédiction » (celle, soi-disant, de Babel), la diversité linguistique de l’Union européenne est un atout extraordinaire à l’heure de la mondialisation.

Que peut-on en effet connaître de l’Allemagne, de la France, de la Pologne, de la Lithuanie, de la Grèce ou de la Finlande en s’en tenant au globish par rapport à ce que nous pouvons en connaître à travers leurs langues respectives ? Que pouvons-nous connaître du reste du monde contemporain ?

Poser la question, c’est y répondre. S’en remettre au seul globish, ce n’est pas avoir une modernité d’avance : c’est avoir une modernité de retard. Ce qui ne signifie nullement que l’on doive négliger une langue comme l’anglais. Bien au contraire.

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