La coopération entre médias pourrait servir l’indépendance

Erasmus4media [Pixabay]

Cet article fait partie de l'édition spéciale L’innovation sortira-t-elle l’UE et ses médias de la crise?.

Les médias européens ont réagi à la crise du secteur en se concentrant sur les marchés intérieurs. Et si la clé du succès était plus de coopération ?

Pour les médias traditionnels, continuer à fournir du contenu de qualité à la plus large audience possible dans un marché où les réseaux sociaux et les géants du numérique absorbent la grande majorité des revenus en ligne, relève de la gageure.

Résultat ? Les « fake news » inondent les flux de médias sociaux et les mouvements populistes surfent dessus pour accroitre leur portée.

Interviewé par Euractiv, Edwy Plenel, co-fondateur de Mediapart, s’est demandé si le succès de son organisation était « simplement dû à l’invention d’un nouveau type de presse basée exclusivement sur l’Internet ou s’il [était] aussi dû à la crise de la démocratie française et de l’indépendance, de l’autonomie et de la rigueur des médias français traditionnels ».

Échange de partenariats

En réalité, pour rester indépendantes, les nouvelles organisations devront de plus en plus procéder à un échange transfrontalier de contenus pour obtenir une couverture plus diversifiée et approfondie.

De tels projets ont vu le jour et ont aussi échoué ces dernières années. Certains sont encore sur pied et ont débouché sur de véritables success story mais leur principal écueil reste l’absence d’un modèle d’entreprise durable pour les soutenir.

Le réseau de radio financé par la Commission européenne, Euranet Plus, par exemple, assure 75 minutes de couverture européenne chaque semaine à travers 16 États membres. Récemment, son existence a été remise en question. Pourtant, le réseau travaille de manière fructueuse depuis 2007, rassemblant près de 22 millions d’auditeurs par jour.

Le rédacteur en chef, Jean-Michel Bos, a expliqué les raisons de son : « nous nous sommes rendu compte que chaque État membre était très ouvert au partage de contenu avec d’autres pays, mais que la syndication était faible. »

« Nous avons décidé de renforcer notre investissement dans l’aspect humain de la coopération […] nous avons mis un point d’honneur à nous assurer que tous les membres d’Euranet Plus se rencontrent régulièrement chaque année pour tisser des liens autour de la culture journalistique, au lieu de se concentrer pour une coopération uniquement basée sur un contrat. C’est un travail long et laborieux, mais je crois qu’au final c’est beaucoup plus efficace et durable. »

Coopération entre médias : le facteur humain

« Nous ne devons pas tomber dans le piège qui est de croire que tout tourne autour de l’argent et des technologies, car nous devons considérer le facteur humain », a déclaré François Heinderyckx, responsable de la faculté de lettre, de traduction et de communication à l’Université Libre de Bruxelles.

« À mon avis, nous négligeons trop le travail vers ce que nous pourrions appeler ‘un projet éditorial’, c’est-à-dire trouver un public cible, le motiver pour accéder au contenu et trouver des moyens de revenir pour en obtenir davantage. Cela ne dépend pas de la technologie, ni de l’argent, mais plutôt de l’imagination et d’une innovation intelligente.

« Le plus important est que les journalistes sortent de leur bulle […] Je pense que l’innovation dans les médias est plus facile lorsqu’elle est menée par des journalistes spécialistes des technologies. Il faut connecter ces deux mondes, la technologie et le journalisme, et créer une nouvelle génération de personnes qui maîtrisent les deux. C’est cela le véritable défi », a déclaré l’éditeur du Der Tagesspiegel, Sebastian Turner.

Le rédacteur en chef adjoint d’Il Sole 24 Ore, Fabio Carducci, souligne aussi que le manque de collaboration entre les équipes commerciales et éditoriales est un obstacle à l’innovation. « Pourtant, les gestionnaires pourraient aider les éditeurs à comprendre les véritables besoins des lecteurs », a-t-il expliqué.

Miguel Castro, de la Fondation Gates a expliqué pourquoi le secteur avait subi tant de coupes budgétaires qui n’avaient pas facilité l’innovation, pourtant si nécessaire. « Je pense que l’innovation est coûteuse et que personne dans une situation comme celle dans laquelle se trouve l’industrie des médias ne veut risquer l’échec. Je connais beaucoup de rédacteurs en chef qui voudraient être plus innovants et prendre plus de risques, mais en réalité ils ne peuvent pas », a-t-il commenté.

Rapprocher les professionnels

Un défi ambitieux est donc en marche : élaborer des solutions innovantes pour renforcer l’acquisition de compétences interpersonnelles au-delà des frontières, la participation de jeunes talents ainsi que les politiques commerciales et éditoriales des organisations médiatiques. C’est à partir de ces éléments que le programme Erasmus4Media a pris forme, en ciblant les jeunes professionnels du secteur.

L’idée d’un échange de personnes n’est pas nouvelle. En effet, le projet Erasmus constitue le programme d’intégration de l’UE le plus réussi à ce jour.

Par ailleurs, des programmes secondaires tels qu’Erasmus pour jeunes entrepreneurs et, plus récemment, des initiatives pour étendre la mobilité étudiante à l’éducation secondaire témoignent d’une forte demande d’échanges entre les États membres.

« Les journalistes devraient être un groupe de citoyens tourné vers l’avenir, mais la plupart d’entre eux ne le sont pas. Nous pensons encore trop à nos affaires nationales au lieu de nous intéresser à ce qu’il se passe dans le monde. Je soutiens fermement l’initiative [Erasmus4media] parce que je pense que nous manquons de journalistes expérimentés, surtout dans le domaine international. Or mon expérience personnelle m’a prouvé que dès qu’on les envoie à l’étranger, qu’on leur parle d’Europe, ils reviennent convaincus qu’il y a une possibilité d’agir pour l’Europe », a déclaré Marco Zatterin, le directeur adjoint de La Stampa.

L’expérience à l’étranger, gage d’une formation de qualité 

Même les médias du Royaume-Uni pensent qu’il faut informer davantage les citoyens au sujet de l’Europe. Certains sont d’ailleurs convaincus que si les journalistes britanniques connaissaient mieux l’UE, ils auraient abordé le Brexit sous un autre angle.

D’après John Peet, de The Economist, il y a un « fossé » entre les journalistes qui ont passé du temps à Bruxelles et qui comprennent le fonctionnement de l’UE et de la BCE, et ceux qui ne traitent que de politique nationale. Il a ajouté être « frappé par le manque de connaissances de l’UE des journalistes chargés d’informer la population des questions nationales ».

Emma Tucker, éditrice en chef de The Times, reconnaît qu’avoir été correspondante à Bruxelles l’a beaucoup aidé. « Je suis reconnaissante des six années passées à Bruxelles. Les journalistes britanniques doivent plus que jamais comprendre ce qu’il se passe ici. »

« Avoir vécu ici et observé de manière détaillée le projet européen pendant six ans m’a réellement aidé à comprendre quels étaient les enjeux, quelle était la place du Royaume-Uni dans l’Union européenne et quels étaient les défis à venir », a-t-elle conclu.

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