Fermeture soudaine du Kyiv Post: l’ensemble du personnel licencié sans avertissement

Adnan Kivan, propriétaire du journal depuis 2018, a déclaré que le journal fermait immédiatement « pour une courte période ». Il a également ajouté: « un jour, nous espérons la réouverture du journal, encore plus grand et meilleur ». 

Le Kyiv Post, le plus ancien journal ukrainien en langue anglaise, a vu ses bureaux brutalement fermés, une décision que le personnel décrit comme une « vengeance » de la part de son propriétaire.

Lundi 8 novembre, le personnel des bureaux du Kyiv Post a été informé sans avertissement préalable qu’il n’était désormais plus employé par le journal. Lancé en 1995, le Kyiv Post était depuis devenu une source anglophone de premier plan dans le journalisme critique.

Adnan Kivan, propriétaire du journal depuis 2018, a déclaré que le journal fermait immédiatement « pour une courte période ». Il a également ajouté: « un jour, nous espérons la réouverture du journal, encore plus grand et meilleur ». 

Il y a trois semaines, le personnel a été informé de l’intention de M. Kivan d’agrandir le Kyiv Post et de lancer une édition en ukrainien, dont les détails ont suscité l’opposition de l’équipe du journal déjà en place.

« Nous considérons que la cessation des activités et le licenciement du personnel du journal est un acte de vengeance de la part d’Adnan Kivan », a déclaré le personnel dans une déclaration publiée après leur licenciement lundi.

« Il a officiellement annoncé son intention de « réorganiser » le Kyiv Post et de reprendre ses activités dans un mois avec une nouvelle équipe. Nous voyons cela comme un propriétaire qui se débarrasse de journalistes gênants, justes et honnêtes. »

Le personnel licencié a demandé la vente du journal ou le transfert de la marque Kyiv Post à la rédaction à la place mais ces demandes ont également été rejetées.

Lina Kushch, première secrétaire de la National Union of Journalists of Ukraine (NSJU), a confié à EURACTIV que la fermeture était un « événement extraordinaire », d’autant plus qu’elle est le fruit du propriétaire et n’a pas été motivée par des raisons économiques.

« Le Kyiv Post est une marque qui s’est développée et monétisée en grande partie grâce à sa politique éditoriale indépendante et à son équipe de journalistes professionnels. C’est grâce à ces éléments que le public a accordé sa confiance au journal. Aujourd’hui, cette confiance a été rompue. »

Une fermeture soudaine

Le personnel du Kyiv Post est arrivé au travail et a été convoqué à une réunion lundi sans que rien ne puisse laisser présager que quelque chose n’allait pas. Une fois réunis, Brian Bonner, directeur exécutif et rédacteur en chef de longue date au sein du journal, a annoncé son départ, après quoi l’ensemble du personnel a été licencié avec effet immédiat.

« Avant cette réunion, je faisais mon travail comme d’habitude, et puis on m’a informé que je n’avais tout simplement plus de travail. C’est tout. », a déclaré Anna Myroniuk, rédactrice au Kyiv Post, à EURACTIV.

La nouvelle a été particulièrement choquante, a-t-elle confié, étant donné que quelques semaines auparavant, les employés avaient appris l’intention de M. Kivan de développer le Kyiv Post, en le développant sur le plan numérique et en publiant un pendant en ukrainien au journal en anglais.

L’équipe a soutenu cette idée d’expansion en principe, a déclaré Anna Myroniuk, mais elle s’est opposée à la manière dont les changements étaient effectués en ce qui concerne la transparence et l’indépendance éditoriale.

L’équipe du Post a découvert le projet à la mi-octobre via une publication sur Facebook d’une responsable média travaillant pour Kivan. Cette dernière a par ailleurs été nommée rédactrice en chef adjointe du nouveau site ukrainien, à l’insu de Brian Bonner.

À l’époque, l’équipe du journal n’était pas au courant des plans d’expansion ni de cette nomination. Par la suite, on leur a assuré qu’il y aurait une compétition et un processus d’entretiens ouverts et transparents pour pourvoir le poste. Selon Anna Myroniuk, cette promesse a été « trahie en une journée hier ».

Cette expansion a été perçue par le personnel comme « une menace pour l’indépendance éditoriale en raison d’un manque de transparence et du désir du propriétaire de nous imposer des personnes de son entourage pour diriger la nouvelle équipe du Kyiv Post », a ensuite ajouté Anna Myroniuk.

Ce n’était pas non plus la première fois qu’il y avait des tensions entre l’équipe de rédaction et M. Kivan. « Il nous a dit à plusieurs reprises qu’il avait l’impression que nos articles et nos critiques de l’establishment politique à tous les niveaux lui causent des problèmes en tant qu’homme d’affaires », a-t-elle ajouté.

« Nous avons été licenciés parce que nous dérangeons le propriétaire, et qu’il a une autre vision des choses pour le journal… Nous voyons cela comme une démarche du propriétaire pour se débarrasser des non-conformistes, des journalistes qui défendent leurs principes, leur professionnalisme, leur éthique et les plus hauts standards du journalisme. »

Une indépendance menacée

Adnan Kivan, un magnat de l’immobilier qui a gagné des millions en investissant dans la construction à Odessa, a acheté le Kyiv Post en 2018 en garantissant son indépendance éditoriale.

« J’apprécie grandement le travail des journalistes du Kyiv Post et j’ai l’intention de préserver l’indépendance éditoriale, non seulement en Ukraine mais également dans la distribution internationale du journal », avait-t-il déclaré dans un communiqué publié à l’époque.

Le contrôle oligarchique et la concentration des médias est particulièrement préoccupant en Ukraine. Le pays occupe la 97e place du classement mondial du World Press Freedom Index de 2021, un classement établi par Reporters sans frontières (RSF). Bien que la concentration soit moindre dans les secteurs de la presse écrite et des médias en ligne du pays, l’influence du politique dans les médias reste élevée et les structures financières des organes de presse sont souvent opaques, note le Media Ownership Monitor de RSF.

« Cette affaire a montré qu’il est extrêmement important pour l’Ukraine de créer des garanties visant à assurer l’indépendance économique des médias et la non-interférence des propriétaires dans leur politique éditoriale », a ajouté Lina Kushch de la NSJU.

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