Menacé de mort, un journaliste tire la sonnette d’alarme sur la liberté de la presse en Grèce

Trois jours avant l’assassinat de Giorgios Karaivaz le 6 avril 2021, un informateur a fait savoir à Kostas Vaxevanis que sa tête avait été mise à prix par l’animateur de télévision Menios Fourthiotis, pour l’avoir accusé de mensonges concernant son bagage journalistique. EPA/ORESTIS PANAGIOTOU [EPA/ORESTIS PANAGIOTOU]

Samedi (3 avril), il a été porté à l’attention du reporter grec Kostas Vaxevanis qu’il était la cible d’une tentative de meurtre. Quelques jours plus tard, un autre journaliste d’investigation célèbre était assassiné à Athènes. Qu’en est-il de la liberté de la presse en Grèce  ? Entretien avec Kostas Vaxevanis.

Trois jours avant l’assassinat de Giorgios Karaivaz le 6 avril 2021, un informateur a fait savoir à Kostas Vaxevanis que sa tête avait été mise à prix par l’animateur de télévision Menios Fourthiotis, pour l’avoir accusé de mensonges concernant son bagage journalistique.

Menios Fourthiotis et deux autres hommes ont été arrêtés le 23 avril 2021 pour tentative présumée d’assassinat contre M. Vaxevanis – des allégations que les trois détenus réfutent.

Le Comité pour la protection des journalistes, situé aux États-Unis, a contacté les avocats de M. Fourthiotis pour de plus amples informations, sans succès.

Kostas Vaxevanis a déclaré auprès d’EURACTIV qu’il ne savait pas si le meurtre de M. Karaivaz était lié à la tentative d’assassinat présumée dont il était la cible.

« C’est à la police d’enquêter », a-t-il indiqué. « Ce que je sais, en revanche, c’est que le journalisme, et surtout mon journal Documento et moi-même, avons été pris pour cible d’une manière sans précédent par le gouvernement grec et l’élite économique. »

« Lorsque les journalistes sont visés par des facteurs politiques et économiques, lorsque le journalisme est présenté comme l’ennemi, ce n’est qu’une question de temps avant que quelqu’un n’appuie sur la gâchette », a-t-il ajouté.

Des ennemis politiques

M. Vaxevanis a publié plusieurs articles sur le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, affirmant que ce dernier bénéficiait d’un traitement de faveur de la part des banques et que sa femme contrôlait des sociétés offshore non déclarées.

En conséquence, il estime que le Premier ministre est résolu « à me détruire moralement et financièrement. Il me dépeint comme un monstre du journalisme sale et il est personnellement intervenu, demandant aux hommes d’affaires de retirer leurs publicités du journal Documento. »

Les tensions entre Kostas Vaxevanis et Kyriakos Mitsotakis semblent être apparues dès l’entrée en fonction de son gouvernement. Le journaliste est sous protection policière depuis 2015, car il a déjà reçu plusieurs menaces de mort. En juillet 2019, ses mesures de protection ont été réduites de manière drastique. Bien qu’il ait contesté juridiquement la décision de la police, aucune motivation officielle n’a été fournie.

Ce n’est qu’après que Kostas Vaxevanis a rendu publiques les menaces à son encontre qu’Athènes a accepté de renforcer sa protection. Néanmoins, le reporter, qui a récemment publié des articles accusant plusieurs hauts responsables de la police de faire partie de la mafia grecque, ne fait pas confiance aux forces de l’ordre pour assurer sa protection.

« Ce qui garantit la sécurité des journalistes, ce n’est pas tant la police, c’est surtout l’environnement institutionnalisé dans lequel ils font leur travail. En Grèce, un tel environnement n’existe pas », a poursuivi M. Vaxevanis.

EURACTIV a contacté les autorités grecques via l’ambassade de Grèce à Bruxelles, mais n’a pas reçu de réponse officielle au moment de la publication de cet article.

Détérioration rapide

M. Vaxevanis n’est pas le seul à porter un jugement sur le paysage médiatique grec. Le rapport 2020 sur l’état de droit en Grèce attire également l’attention sur les préoccupations relatives aux conditions de travail et à la sécurité des journalistes, à l’instar de l’organisation de surveillance des médias Reporters sans frontières (RSF).

La situation des médias en Grèce connaît une « détérioration rapide », a déclaré Pavol Szalai, responsable du bureau UE/Balkans de RSF, avançant que le pluralisme des médias était menacé. Cette situation suit un phénomène commun dans les Balkans, où l’on constate un manque général de protection et de justice en cas de violence à l’encontre des journalistes, a-t-il renchéri.

M. Szalai a aussi mentionné le manque de transparence dans la distribution des fonds publics destinés à soutenir les médias grecs comme l’une des tendances négatives que RSF surveille dans la région. Documento a été l’un des principaux médias à être exclu d’un plan de financement de 20 millions d’euros mis en place par le gouvernement pendant la pandémie de Covid-19.

Interrogé sur la situation des médias en Grèce, M. Vaxevanis a déclaré à EURACTIV que « la majorité des médias est concentrée entre les mains d’une poignée d’entrepreneurs qui n’ont qu’un agenda commercial, et non journalistique. Ils érigent et renversent les gouvernements sans même essayer de le cacher. »

Le journaliste grec a fait la lumière sur les efforts déployés pour délégitimer les voix journalistiques indépendantes en les qualifiant, entre autres, de colporteurs de rumeurs. Une autre forme d’intimidation fréquemment utilisée est la poursuite stratégique contre la mobilisation publique (SLAPP), que de grosses entreprises développent abusivement contre des mouvements citoyens et des lanceurs d’alerte pour neutraliser leurs activités. Des lois ou projets de lois sont en cours aux États-Unis, Australie, Canada pour encadrer ces pratiques qui ont pris de l’ampleur ces dernières années. En Europe et en France, ce problème est encore assez peu pris en compte.

Initiatives européennes

M. Vaxevanis estime que c’est à l’Europe de soutenir le journalisme libre. « Pour garantir un journalisme libre, l’Europe doit mettre en place un contrôle strict avec des observatoires et des mécanismes de contrôle indépendants qui, le cas échéant, auront un lien direct avec les journalistes », a-t-il appuyé.

En avril, la Commission européenne a lancé une consultation ouverte pour sa recommandation sur la garantie de la sécurité des journalistes dans l’Union européenne.

« Le meurtre tragique du journaliste d’investigation Giorgos Karaivaz nous a rappelé une fois de plus que nous devons intensifier nos efforts pour protéger les journalistes », a soutenu Věra Jourová, vice-présidente de la Commission européenne chargée des valeurs et de la transparence, lors d’un entretien avec EURACTIV.

Lors d’un discours au Forum européen des médias d’information, Mme Jourová a également annoncé que l’UE prévoyait de lancer une initiative anti-SLAPP d’ici à la fin de l’année.

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