Comment les medias tchèques ont-ils couvert la plus grande manifestation depuis 1989

[Filip Singer/EPA/EFE]

Les Européens ont été sidérés par l’amplitude des manifestations à Prague le 23 juin : environ 250 000 personnes ont réclamé la démission d’Andrej Babiš, accusé de corruption. Encore plus ahurissante a été la couverture de l’événement par les médias tchèques.

La télévision publique tchèque a donné la parole aux participants, organisateurs et manifestants et a expliqué les principaux motifs de la manifestation et les réclamations. La parole a également été donnée à des responsables politiques et au Premier ministre lui-même.

Sur sa plateforme en ligne, le second journal le plus lu de la République tchèque, MF Dnes, a quant à lui principalement mis l’accent sur les huit tonnes de déchets laissés par les manifestants dans le parc de Letná où a eu lieu le rassemblement. Il a aussi couvert le travail des ambulances, qui se sont occupées de 70 personnes, ainsi que les embouteillages.

Pour compléter le tableau, des interviews du Premier ministre et de l’ancien président Václav Klaus ont été publiées. Ce dernier expliquant que les personnes qui sont descendues dans la rue sont des personnes « frustrées et mécontents d’avoir échoué aux élections ». En fin de compte, très peu de places pour l’opinion des organisateurs.

À titre de comparaison, les médias tchèques non liés à Andrej Babiš ont publié des interviews, des avis d’experts politiques et ont donné la parole aux responsables politiques et au Premier ministre.

Les médias ne sont pas très à l’aise en République tchèque. Surtout depuis cette vidéo du président, Miloš Zeman, une fausse kalachnikov en main portant l’inscription « pour les journalistes », lors d’une conférence de presse en 2017.

Un cameraman s’est aussi fait agressé par un membre du personnel de campagne du président après sa réélection, et la télévision publique tchèque accusée de « manipuler l’opinion publique », entre autres.

Le chef d’État n’a toutefois pas l’exclusivité des campagnes anti-journalistes.

L’assassinat du journaliste d’investigation slovaque, Ján Kuciak, en février de l’année dernière avait provoqué de nombreuses manifestations et soulevé des inquiétudes quant à la liberté de la presse en République tchèque et en Slovaquie. Des manifestations soutenues par les universités, les professeurs, artistes et ONG.

Six mois après l’assassinat de Jan Kuciak, la liberté de la presse reste menacée en Slovaquie

En février, les meurtres du journaliste slovaque Ján Kuciak et de sa fiancée, Martina Kusnirova, avaient provoqué une onde de colère et la démission du Premier ministre, Robert Fico. Six mois après, les menaces envers les journalistes continuent.

Le Fonds de dotation pour le journalisme indépendant, une ONG, décrit la situation comme suit : « l’évolution de la crise mondiale des médias et la concentration de la propriété des médias entre les mains de personnes ayant une grande influence économique et politique ont affaibli le journalisme indépendant et de qualité en République tchèque. »

L’appropriation de médias par des oligarques est un problème grave. L’un deux est le Premier ministre tchèque, puisqu’il est la deuxième personne la plus riche du pays. Selon Reporters sans frontières, Andrej Babiš, possède les deux quotidiens les plus influents.

 

L’exode massif de journalistes de qualité des journaux traditionnels comme Lidové noviny et MF Dnes, après leur rachat en 2014 par Andrej Babiš, a été l’un des indicateurs de la crise des médias.

Le propriétaire actuel des deux journaux est le groupe Agrofert. L’entreprise a été fondée par le Premier ministre et lui appartenait jusqu’en 2017, date à laquelle il a transféré la propriété à des fonds fiduciaires contrôlés par son épouse et ses avocats, principalement pour éviter des accusations de conflit d’intérêts pour avoir bénéficié de fonds européens.

Le groupe Agrofert possède des médias papier et en ligne, des émissions de télévision et de radio. Il couvre non seulement la République tchèque, mais aussi la République slovaque. Dans son portefeuille se trouvent le deuxième quotidien le plus lu, MF Dnes (après le tabloïd Blesk), et le sixième journal le plus lu, Lidové noviny.

Andrej Babiš soutient qu’il ne contrôle pas les fonds fiduciaires et qu’il n’a aucun pouvoir à cet égard.

L’« indépendance » des journaux du Premier ministre s’illustre par la manière dont MF Dnes (sur sa plateforme en ligne idnes.cz ) a couvert la plus grande manifestation depuis la chute du communisme, qui s’est tenue dimanche dernier.

Le journal tchèque le plus lu – un tabloïd appelé Blesk – appartient en partie au cinquième Tchèque le plus riche, Daniel Křetínský.

Ce journal est lu chaque jour par près d’un million de personnes, soit 10 % de la population totale de la République tchèque. En 2018, Křetínský s’est tourné vers le marché des médias français et a acheté plusieurs publications, dont Elle et Marianne. Cette année, il a également acheté des actions du Monde.

Sur la liste se trouve également le 10e Tchèque le plus riche, Zdeněk Bakala, un acteur de l’industrie d’extraction du charbon. Il est propriétaire de la société de médias Economia, qui publie Hospodářské noviny et Respekt. Penta Investments, une société détenue par la huitième personne la plus riche du pays, Marek Dospiva, contrôle le quotidien Deník.

La République tchèque se classe au 40e rang selon l’indice mondial de la liberté de la presse. Malgré ce mauvais classement, le pays reste meilleur que la Pologne et la Hongrie et se situe derrière la Slovaquie à la 35e place.

La liberté de presse en Europe, plus vraiment une évidence

Jusqu’à récemment, la liberté de la presse était considérée comme un acquis en Europe. Ce n’est plus le cas, surtout dans des pays d’Europe de l’Est où les journalistes font face à des pressions politiques accrues.

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