Les médias traditionnels peuvent-ils combattre le populisme sur Internet?

Les réseaux sociaux ne sont pas près de disparaître. Les médias traditionnels s’associeront-ils avec eux ou s’en éloigneront-ils? [Phil Roeder/ Flickr]

Cet article fait partie de l'édition spéciale L’innovation sortira-t-elle l’UE et ses médias de la crise?.

Les médias traditionnels ont besoin d’une refonte radicale afin de pouvoir concurrencer les réseaux sociaux sur le marché de l’information. Et surtout contrer la propagande populiste de manière plus efficace.

Le monde des médias est en proie à une véritable révolution. L’environnement politique et les moyens de communication changent rapidement, aussi bien en termes de contenus, de formats et de plateformes utilisées pour transmettre les messages voulus.

Des événements au retentissement international tels que le Brexit, la victoire de Donald Trump ou encore la progression de partis politiques populistes comme le Front national, l’Alternative pour l’Allemagne, le Mouvement 5 étoiles traduisent la montée du sentiment nationaliste dans la société.

Déclin des médias traditionnels

En parallèle, le déclin des médias traditionnels au profit des réseaux sociaux soulève des préoccupations quant à la véracité des informations qui circulent à un rythme effréné.

Comment les médias traditionnels peuvent-ils s’imposer face à la montée des informations mensongères et du populisme ? Et quelle est leur relation avec les réseaux sociaux ? Doivent-ils s’y associer ou les combattre ?

« Nous observons la montée du nationalisme et la manière dont la crise des migrants met à l’épreuve les valeurs fondamentales de l’Europe. Nous sommes arrivés à un tournant décisif. Nous sommes bien évidemment convaincus que l’Europe pourra garantir la paix à long terme et nous offrira la possibilité de surmonter tous les problèmes. » a affirmé François-Xavier Lefranc, rédacteur en chef de Ouest France.

Rébellion de la classe moyenne contre le « système »

La plupart des personnes interviewées dans le cadre de l’initiative #Media4EU ont associé la montée de mouvements nationalistes à la mondialisation. Elles soulignent que le phénomène a durement touché les classes moyennes dans plusieurs pays européens.

« Je pense que la montée du populisme dans de nombreux pays européens, dont le Royaume-Uni, est imputable à la situation financière déplorable d’une partie de la population, ainsi qu’au sentiment de ne pas bénéficier des effets positifs de la mondialisation. Cette perception se retrouve particulièrement dans certains secteurs, notamment chez les travailleurs qui occupaient dans le passé des emplois manufacturiers bien rémunérés. », a expliqué John Peet, éditeur politique de The Economist.

À mesure que le mécontentement grandissait contre la libéralisation du commerce international, les mouvements populistes ont su capturer les frustrations des citoyens « laissés pour compte » et les utiliser contre l’UE et sa devise.

Le directeur adjoint de La Stampa, Marco  Zatterin, a expliqué qu’« il était évident que l’Europe allait être utilisée comme bouc émissaire […] Nous avons eu cette vague populiste, les gens ont pensé trouver à travers elle une solution à la crise : « sortons de l’Europe, tuons l’Europe.»

Les médias traditionnels n’ont rien vu venir

La victoire de Donald Trump a eu l’effet d’un électrochoc pour de nombreux professionnels du secteur, a fait remarquer José Manuel Sanz, directeur de l’agence de presse EFE. « Ce résultat nous prouve que les médias et les sondeurs ne comprennent pas la sensibilité des citoyens. Les médias ont la grande responsabilité de modeler l’opinion publique, nous devons donc être objectifs […] dans notre analyse du débat public. »

Miguel Castro  de la Fondation Bill et Melinda Gates a décrit la manière dont Internet a d’autant plus compromis la symbiose du secteur avec son environnement culturel : « Avant, c’était très simple. En écoutant les médias, on pouvait se faire une idée de l’opinion publique. Maintenant, rien n’est plus pareil : […] il y a beaucoup plus de voix qui s’expriment qu’auparavant.

« Ce que l’on qualifiait auparavant de majorité silencieuse peut aujourd’hui se faire entendre. Mais à mesure que le nombre de personnes qui s’expriment augmente, les publications en ligne sont de plus en plus courtes, ce qui rend l’analyse de l’opinion publique complexe. »

L’éditeur en chef de Class Editori , Gabriele Capolino, pense que le secteur devrait véritablement se remettre en question. « Nous, les médias, n’avons pas pris la mesure de la situation. En principe, nous suivons la tendance générale, qui cette fois-ci nous a menés à la polarisation. Nous avons de plus en plus écrit au sujet des riches et des puissants, laissant de côté la classe moyenne et les plus pauvres.

>> Lire : Le futur des médias en Europe préoccupe les institutions

Des plateformes sociales démocratiques de mauvaise qualité

L’association entre les médias traditionnels et « l’establishment » a entraîné le public, qui ne faisait plus confiance au journalisme traditionnel, à se tourner vers des sources d’information alternatives.

Ainsi, les réseaux sociaux sont cités comme la première source d’information par un nombre croissant de lecteurs, et surtout par la jeune génération.

Emma Tucker, directrice éditoriale de The Times, rappelle cependant que ces nouvelles plateformes ne respectent pas les normes éthiques auxquelles sont soumis les journalistes professionnels.

Responsabilité des contenus

Alberto Nardelli, éditeur pour l’Europe de Buzzfeed UK, espère que les personnes publiant des informations mensongères seront punies. « Je pense que l’autorégulation reste la meilleure solution. […] Les réseaux sociaux se sont toujours déclarés ‘non-responsables’ des propos publiés, mais ceux-ci ont une si grande influence sur la démocratie qu’il est impossible de ne pas les tenir pour responsables.

John Peet, de The Economist, s’est également exprimé à ce sujet, décrivant « l’effet boomerang » qu’exercent les réseaux sociaux : « Les médias sociaux se servent des préjugés […] Les gens qui croyaient au Brexit ont eu tendance à lire des sources d’information avec lesquelles ils étaient d’accord, et vice-versa pour ceux qui étaient contre la sortie du Royaume-Uni de l’UE. »

Particulièrement préoccupé par la diffusion de fausses informations, le rédacteur en chef du Tagesspiegel, Sebastian Turner, a tiré la sonnette d’alarme sur des investissements suspects dans le secteur. Il a précisé que « nous devons prêter attention à de possibles abus des réseaux sociaux à travers la propagande de certains acteurs d’Europe de l’Est, où les médias sont de plus en plus contrôlés par des oligarques. Le phénomène se retrouve également au Royaume-Uni, en France et en Italie. »

>> Lire : Le Parlement européen s’inquiète de l’indépendance des médias en France

Les réseaux sociaux étant durablement installés dans le paysage de l’information, les journaux traditionnels devront choisir s’ils veulent collaborer avec eux ou s’en éloigner.

Buzzfeed UK, également très critique quant au manque de vérification des informations qui circulent, a élaboré des stratégies visant à intégrer plusieurs plateformes dans son mode de fonctionnement.

Pour Alberto Nardelli, « les réseaux sociaux sont comme un canal de diffusion supplémentaire et pas seulement comme un moyen d’attirer plus de lecteurs sur leur site. »

Paweł Lisicki, éditeur en chef de la revue conservatrice polonaise Do Rzeczy, estime que ce sont les médias traditionnels qui ne sont pas capables d’adapter leurs contenus à ces nouvelles communautés.

« Je soutiens la position des médias sociaux à cet égard, parce que je pense qu’ils ont le pouvoir de créer de nouvelles discussions. Je ne vois pas vraiment où est la menace pour les médias traditionnels. […] Nous essayons de partager nos articles et de créer un débat autour des sujets dont il est question. Ainsi, les personnes qui sont intéressées par le débat peuvent acheter notre édition hebdomadaire », a-t-il expliqué.

Les médias traditionnels doivent être remis au goût du jour

Lola Huete Machado, rédacteur en chef de la section Planeta Futuro du quotidien El País, se pose une question simple, mais fondamentale : « Aux États-Unis, la plupart des médias ne pensaient pas que Donald Trump pouvait remporter l’élection, c’est pourquoi ils ont surtout soutenu Hillary Clinton. Et pourtant, il a quand même gagné. Je me demande donc : après cette élection, pouvons-nous dire que les médias sont aussi importants qu’avant ? »

Le militant Victor Fleurot explique qu’avec les sources d’information abondant sur Internet, la compétition féroce lancée par le capitalisme au niveau mondial semble également toucher le secteur des médias.

« Si les citoyens veulent des informations avérées aujourd’hui, ils peuvent recourir à Wikipedia, qui a un modèle entrepreneurial indépendant et un système de vérification de sources des plus avancés. Certains programmes de la BBC garantissent également un niveau d’indépendance élevé », a-t-il indiqué.

« Si les lecteurs veulent des nouvelles fraîches et des opinions, ils peuvent se tourner vers des formats attrayants et faciles à lire. En revanche, s’ils veulent des analyses plus poussées, ils feront l’effort de rechercher d’autres sources », a conclu Victor Fleurot.

« Il y a un type de journalisme qui compte plus que les autres. Donc quand des personnes ou des fondations font un investissement social, ils veulent que ça ait le maximum d’impact. De nombreuses autres plateformes sont aujourd’hui en mesure de démontrer leur valeur par rapport au journalisme. Il est donc fondamental que nous expliquions aux investisseurs pourquoi il faut absolument qu’ils contribuent au fonctionnement des médias », a conclu Miguel Castro.

>> Lire: Construire des ponts entre les médias nationaux européens, mode d’emploi

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