Entretien exclusif avec Věra Jourová sur l’avenir des médias européens

Nous avons un proverbe tchèque qui dit à peu près ceci : « Tu chantes la chanson de celui dont tu manges le pain ». [Shutterstock]

À l’occasion de la création de son nouveau hub « Digital & Media », EURACTIV s’est entretenu avec la vice-présidente de la Commission européenne chargée des valeurs et de la transparence, Věra Jourová, pour discuter du paysage médiatique européen actuel.

Věra Jourová est vice-présidente de la Commission européenne chargée des valeurs et de la transparence.

Commençons par les efforts les plus récents de la Commission en matière de politique des médias. En décembre dernier, des plans d’action pour la démocratie et les médias ont été présentés, ainsi que la législation sur les services numériques et la législation sur les marchés numériques. Quelle est la stratégie « globale » visant à rééquilibrer l’écosystème de l’information, qui pourrait aider les nouveaux leaders des médias à innover plus rapidement et à créer un environnement plus durable pour les groupes de médias ?

La révolution numérique a touché tous les aspects de notre vie. Bien sûr, elle a modifié le paysage médiatique et, à mon avis, pas pour le mieux.

Par exemple, l’expansion dans l’UE de certaines des activités de grandes plateformes telles que Google peut nuire aux dépenses publicitaires des médias traditionnels.

En outre, même avant la pandémie, les médias européens avaient déjà commencé à s’affaiblir économiquement, ce qui peut également rendre certains d’entre eux sensibles à des pressions politiques croissantes. L’évolution du journalisme en Europe ces dernières années est préoccupante. Les pressions économiques et politiques, les menaces sur la sécurité et les procès abusifs contre les journalistes ne datent pas d’hier. En matière de soutien au journalisme, nous avons certes la directive sur les droits d’auteur ainsi que la nouvelle législation numérique que vous avez mentionnée, mais nous devons faire beaucoup plus.

Je me demande souvent pourquoi les « médias » sont devenus un sujet si important. Est-ce simplement parce que j’en ai une impression subjective au vu de mes fonctions, ou est-ce parce que la situation s’est considérablement aggravée ces dernières années ? Je penche pour la deuxième hypothèse.

Vous avez évoqué la directive sur le droit d’auteur. Quelle est l’importance de la transposition de la directive sur le droit d’auteur dans le contexte de la durabilité des médias ? Pensez-vous que la presse de l’UE sera en mesure de négocier des conditions de rémunération équitables avec les plateformes numériques ?

Nous devons insister sur la mise en œuvre complète et correcte des règles, car la bataille autour de ce sujet a été très rude. Il s’agissait d’équité économique, fondée sur l’idée simple que les journalistes devraient être payés correctement pour le travail qu’ils effectuent, plutôt que de se faire voler leur travail en toute impunité. Il y a un impératif moral très fort.

Nous examinerons très attentivement la manière dont les États membres mettent en œuvre la directive sur le droit d’auteur et, bien entendu, nous suivrons l’évolution des négociations entre les éditeurs de presse et les plateformes, car nous voulons parvenir à un système équilibré. La réaction initiale de Facebook aux mesures prises en Australie a été un rappel brutal de ce que nous voulons éviter en Europe.

Ces dernières années en Europe, nous avons assisté à diverses prises de contrôle, fusions et rachats de médias par des entités publiques, notamment dans les pays d’Europe centrale et orientale. Cela soulève la question de la compétitivité du secteur pour les petits éditeurs indépendants. Quelle est votre position à ce sujet ?

Je suis plutôt frustrée par le fait que les règles de concurrence de l’UE ne couvrent pas les fusions dans le monde des médias, car les règles de ce type sont conçues pour les acteurs « normaux » du marché unique – où les seuils d’intervention de l’Europe sont très élevés.

Par conséquent, nous devons nous fier aux règles de concurrence nationales et à la capacité des autorités à déterminer si les fusions vont ou non à l’encontre du bon fonctionnement des médias, de la liberté d’expression et de l’indépendance de la presse.

Quelle est l’importance du financement des médias et de la notion de « financement sélectif » par certains gouvernements qui cherchent à soutenir certains groupes de médias, au détriment d’autres ?

Nous avons un proverbe tchèque qui dit à peu près ceci : « Tu chantes la chanson de celui dont tu manges le pain ». Cependant, les personnes au pouvoir qui décident de la répartition du financement des médias ne doivent pas penser que les journalistes vont chanter leur chanson. L’indépendance des médias doit être préservée.

Bien sûr, la Commission finance certaines initiatives médiatiques, mais nous sommes bien conscients des points sensibles. C’est pourquoi nous fixons des critères très clairs sur ce que le financement doit permettre de réaliser et sur la manière dont il doit aider les médias, par exemple, à naviguer facilement dans la transformation numérique. L’objectif n’est pas de soutenir des projets médiatiques dans le but de diffuser de la propagande pro-UE.

La Slovénie a récemment fait la une des journaux pour ses stratégies de financement douteuses des médias. Le Premier ministre Janez Janša n’a pas seulement mené des campagnes ciblées contre certains médias, comme l’agence de presse slovène STA, mais il a également visé directement les journalistes eux-mêmes. Ljubljana prendra la tête de la présidence de l’UE dans le courant de l’année. Qu’en attendez-vous par rapport aux questions que vous avez abordées ?

Lors de récentes discussions avec les ministres slovènes, j’ai fait part de mes préoccupations. Je pense que, de toute évidence, le Premier ministre Janša ne prend pas suffisamment au sérieux la réputation internationale de la Slovénie. Les attaques personnelles qu’il a lancées contre certains journalistes sont surprenantes, car il était lui-même un ancien journaliste.

Et oui, nous avons vu le financement durable des médias mis en péril. La façon dont l’Agence de presse slovène a été touchée par cette situation est, de mon point de vue, une évolution dans la mauvaise direction. Et je ne suis pas la seule à le constater. Je reçois de nombreuses lettres et beaucoup de demandes d’intervention.

En Europe centrale, votre propre pays, la République tchèque, a récemment fait parler de lui en raison des préoccupations liées à l’indépendance de la radiodiffusion tchèque. L’Union européenne de radiodiffusion a déclaré la semaine dernière que l’indépendance de la télévision tchèque était menacée et que son organe directeur était de plus en plus politisé. Comment réagissez-vous face à ces critiques sur le paysage audiovisuel tchèque ?

Je suis de près ce qui se passe dans mon pays. Il y a une atmosphère très tendue et je dirais même agressive autour de la nomination des membres du conseil de surveillance de la télévision tchèque, notamment sur les médias sociaux. Il incombe certes au Parlement de nommer ces membres, mais il devrait également y avoir un fort sentiment de responsabilité de la part des parlementaires pour que ceux qui devraient être nommés respectent des normes professionnelles élevées et l’intégrité.

Le processus de nomination n’est pas terminé. Il y a actuellement un débat politique très intense, et nous évaluerons si – en cas d’exacerbation des tensions – nous avons des outils à disposition pour l’apaiser. En même temps, nous n’avons pas la compétence juridique pour aborder – par exemple en déposant des procédures d’infraction – la situation des radiodiffuseurs publics.

Passons maintenant à la sécurité des journalistes. Le reporter grec Giorgos Karaivaz a récemment été abattu devant son domicile à Athènes. Cette affaire fait suite à une série d’assassinats de journalistes très médiatisés en Europe, dont la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia et le Slovaque Ján Kuciak. Pourquoi pensez-vous que les journalistes sont autant en danger aujourd’hui ?

Cela prouve clairement que des journalistes comme Daphne Caruana Galizia et Ján Kuciak faisaient leur travail correctement – en tenant les gens responsables des crimes qu’ils commettent. C’est pourquoi ils étaient considérés comme dangereux pour les sortes de mafias qui les ont assassinés.

Et maintenant, nous avons le cas tragique de Giorgos Karaivaz. Il s’agit d’un signal d’alerte : nous ne pouvons pas sous-estimer les menaces contre les journalistes. Les autorités doivent agir lorsque des journalistes sont en danger.

Pour notre part, la Commission prévoit d’émettre une recommandation aux États membres, qui sera très forte sur la manière dont la sécurité des journalistes doit être garantie. Dans le cadre du Forum européen des médias d’information, nous avons récemment réuni les parties prenantes pour discuter longuement de la sécurité des journalistes. Les États membres doivent prendre cette question au sérieux, non seulement à cause des meurtres eux-mêmes, mais aussi en raison du terrible échec des services de sécurité à protéger les personnes vulnérables. C’est aussi une question de réputation pour les États membres.

Vous faites souvent référence à votre jeunesse derrière le rideau de fer, en Tchécoslovaquie. Dans quelle mesure vos expériences personnelles ont-elles façonné votre attitude à l’égard des médias aujourd’hui ?

Ce dont je me souviens le plus clairement, c’est des changements que les médias tchécoslovaques ont dû effectuer dans le cadre de notre transition vers la démocratie. Au niveau culturel, cela a pris un certain temps. Les organismes de presse ont réussi à acquérir la confiance et l’indépendance nécessaires pour aborder ce type de questions et contribuer à l’émergence d’un nouveau paradigme selon lequel la corruption n’est pas normale.

La corruption avait étouffé la société. Le rôle des médias dans la poursuite de ceux qui abusaient du pouvoir a constitué un véritable changement dans mon pays. Mais, en réalité, ce n’est qu’au cours de la première décennie de ce siècle que ce phénomène a vraiment pris son essor. Il a fallu dix ans après l’indépendance pour en arriver là.

Le rôle des journalistes est très important pour dénoncer les mensonges et les abus. J’en ai la preuve personnelle, ayant été moi-même accusé à tort de fraude, une accusation pour laquelle j’ai été détenue en prison pendant un mois. Dans les médias, j’ai d’abord été dépeinte comme « corrompue », puis comme victime d’une erreur judiciaire. Finalement, les médias ont commencé à comprendre que je m’étais battue contre la fraude dans ma position politique. Je remercie les journalistes qui m’ont aidée en fournissant au public des informations objectives basées sur des faits : l’objectif ultime de l’industrie de l’information.

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