La question d’une aide européenne à la presse divise le secteur

L’UE devrait-elle mettre en place une politique médiatique? [European Union]

Cet article fait partie de l'édition spéciale L’innovation sortira-t-elle l’UE et ses médias de la crise?.

Les médias européens attendent une impulsion de Bruxelles pour accompagner l’évolution d’un secteur en pleine crise. Mais les craintes relatives à l’indépendance demeurent vives, notamment  chez les journaux britanniques.

Jusqu’ici, les institutions européennes n’ont pas reconnu les médias comme un secteur en crise et établi une politique de soutien, comme cela a été fait pour d’autre secteurs fragilisés, tels que le charbon, l’acier ou la construction automobile.

Un choix de non-ingérence qui a été largement critiqué par les dirigeants de médias européens. « Les institutions européennes doivent réaliser qu’il s’agit d’un secteur économique avec ses difficultés et problèmes propres, et lui fournir un soutien juridique, afin qu’il puisse élargir son public et entrer en concurrence avec d’autres acteurs influents », a affirmé José Manuel Sanz Mingote, directeur international d’EFE.

Ce dernier estime que ce sont les médias, et non la politique, qui permettront de rapprocher l’Europe. S’il ne croit pas non plus en l’instauration de règlements intrusifs, il est en faveur d’un soutien des bonnes pratiques.

Intervention institutionnelle

Fabio Carducci, rédacteur en chef adjoint d’Il Sole 24 Ore, est plutôt favorable à un soutien indirect et estime que « les interférences politiques ou idéologiques de Bruxelles ne sont pas un sujet d’inquiétude ». « Des dons directs de la part des institutions seraient plus risqués, mais s’il s’agit uniquement de fournir des structures et des cours, cela serait utile et très productif », a-t-il assuré.

Soulignant l’importance des programmes qui se concentrent sur les difficultés actuelles du secteur, Miguel Castro, cadre supérieur de la Fondation Gates, défend le rôle des organismes publics dans le secteur des médias. « J’ai vécu avec des diffusions du service public, donc j’aime énormément ça, et je suis convaincu de la valeur [de ce service] », poursuit-il. « Je ne pense pas que le temps des médias publics soit révolu, mais si des initiatives sont mises sur pied pour revigorer le secteur, avec un soutien des institutions européennes, ces initiatives devront être conçues d’une manière adaptée au marché actuel. »

Giampiero Gramaglia, ancien éditeur d’Euractiv Italie, est également pour une participation plus importante des institutions, afin de développer des projets d’innovation. « Je suis favorable à une impulsion européenne pour accélérer l’évolution des médias d’un point de vue technologique », explique-t-il. « Mais l’initiative la plus intéressante pourrait être de créer de nouveaux services qui puissent interagir au niveau européen, ce qui est la norme dans l’industrie de l’information. »

Une autre proposition consiste à imaginer une intervention institutionnelle au niveau réglementaire, avant tout pour protéger les structures de taille modeste des géants du net, comme Facebook et Google, qui bénéficient d’une position dominante.

Mediapart, un site d’information français spécialisé dans le journalisme d’investigation, est impliqué dans une bataille houleuse aux niveaux français et européens.  Edwy Plenel, cofondateur de l’organisation, voudrait en effet que les plateformes d’actualité et d’information en ligne bénéficient du même régime fiscal avantageux que les journaux traditionnels.

« J’ai toujours soutenu l’aide indirecte, parce qu’elle ne cible pas les entreprises des médias, mais les lecteurs. Historiquement, la TVA n’est pas un sujet anecdotique, c’est une façon de dire que les journaux ne sont pas un produit comme un autre, qu’ils sont essentiels à la vitalité d’une démocratie », a insisté Edwy Plenel.

Bas les pattes, Bruxelles

Tout le monde n’est pas aussi enthousiaste quant à l’implication des institutions publiques. C’est notamment le cas de la presse britannique, mais aussi allemande dans une moindre mesure.

« Je ne suis pas dans la catégorie de ceux qui demandent un financement public des journaux, pas du tout. C’est une question d’indépendance et de crédibilité », estime Matthias Krupa, éditeur chargé de l’Europe chez Die Zeit. « La crise des médias, ce n’est pas seulement l’aspect économique, mais aussi le problème de la crédibilité. Demander des subventions publiques nuira à la crédibilité que nous avons obtenue. »

Cette séparation entre médias et États a des raisons historiques évidentes. Pourtant, d’après Sebastian Turner, responsable des publications chez Der Tagesspiegel, des médias qui s’appuient exclusivement sur les financements privés s’exposent à des difficultés financières.

Au Royaume-Uni, les voix opposées à une intervention de l’Union européenne sont encore plus fortes. Si The Economist a toujours soutenu l’UE en principe, il critique également les politiques économiques des institutions européennes.

« Je ne suis pas sûr que j’apprécierais une stratégie médiatique européenne »,  a déclaré John Peet. « Il y a eu des tentatives […] je pense que les citoyens ordinaires qui lisent les médias sont naturellement sceptique vis-à-vis d’informations qui proviendraient, même indirectement, des gouvernements ou d’institutions de l’UE. » « Au final, les lecteurs préfèrent avoir le sentiment que ce qu’ils consomment a été produit par un média indépendant », conclut-il.

Emma Tucker, directrice éditoriale à The Times, estime également que les modèles novateurs devraient être fondés sur les succès professionnels plutôt que sur les projets européens. Le journal et ses lecteurs ont adopté une attitude anti-Brexit claire, et la directrice espère aujourd’hui que leur couverture impartiale du sujet aidera Londres à négocier un accord moins strict.

« Je pense que les États européens ont entendu deux sonnettes d’alarme : le Brexit et l’élection de Donald Trump. Il y a donc évidemment quelque chose qui cloche », souligne-t-elle. « Je pense donc qu’il est grand temps de voir un leadership ambitieux et une réflexion honnête en Europe. »

« L’UE a souvent été accusée d’être un peu nombriliste ou de se reposer sur ses lauriers. C’est souvent répété dans la presse britannique, pas toujours à raison », indique-t-elle. « Il est cependant certain qu’il n’y a aujourd’hui plus de place pour l’autosatisfaction. »

Et après ?

Le débat sur les aides financières ou juridiques publiques aux médias reste actif. Il existe cependant un large consensus en faveur d’un soutien aux projets d’innovation pour encourager la formation et les programmes de renforcement des compétences pour les professionnels.

Prenez part à la conversation ! Vous pouvez twitter avec les hashtags #Media4EU ou #Erasmus4media et @LeclercqEU ou @FondEURACTIV.

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