Un journaliste d’investigation abattu chez lui en Slovaquie

epa06566813 Police officers secure the crime site where Slovak journalist Jan Kuciak was found shot dead together with his girlfriend Martina in Velka Maca near Bratislava, Slovakia, 26 February 2018. The 27-year-old reporter was working for the Slovak news website actuality.sk and specializing on topics of tax evasion. Police suspect that the killing is linked to his investigations. EPA-EFE/MICHAL SMRCOK

Le journaliste Jan Kuciak enquêtait sur la fraude fiscale d’hommes d’affaires liés au parti gouvernemental Smer. Un article d’ Euractiv Pologne

Dimanche 25 février au soir, le journaliste d’investigation Jan Kuciak et sa fiancée Martina Kusnirova ont été retrouvés morts chez eux dans la ville de Velka Maca, à environ 65 km de Bratislava. La police s’est rendue à leur domicile dimanche à 22 h 30, après avoir été alertée par la mère de la fiancée, sans nouvelle de sa fille depuis plusieurs jours. La police estime que le meurtre aurait eu lieu « entre jeudi et dimanche », l’autopsie devant confirmer la date exacte. Tibor Gašpar, chef de la police slovaque, a déclaré que le meurtre « pourrait être lié à l’activité journalistique de l’une des victimes ».

De multiples enquêtes sur des fraudes fiscales

Journaliste d’investigation de 27 ans pour le site internet Aktuality.sk, Jan Kuciak écrivait principalement sur l’évasion fiscale. Plusieurs de ses enquêtes impliquaient des hommes d’affaires associés au parti Smer, actuellement à la tête du gouvernement.

Le dernier article du journaliste, publié le 9 février, concernait le Five Star Residence, un complexe d’appartements de luxe à Bratislava. Selon le journaliste, l’investissement dans ce complexe aurait pu être utilisé pour extorquer des remboursements de TVA allant jusqu’à 12 millions d’euros.

Marian Kocner, un homme d’affaires opérant dans le secteur du développement et du logement depuis les années 1990 et déjà suspecté par le passé d’escroqueries financières, serait notamment lié à ce complexe.

Jan Kuciak affirmait qu’en septembre dernier, Marian Kocner l’aurait menacé par téléphone. Kocner lui aurait assuré qu’il chercherait à tout prix à le compromettre, et qu’il se pencherait « avec un soin particulier sur sa personne, sa mère, son père et ses frères et sœurs ».

Jan Kuciak avait informé en octobre la police de ces menaces, et posté un message Facebook les reprenant. Les policiers ont commencé l’enquête, mais n’ont fourni aucune protection au journaliste, « car il n’en avait pas demandée ». Le commandant Gaspar a annoncé que la police fournira une protection personnelle à chaque journaliste se sentant menacé, au nombre desquels figurent déjà des collègues de Jan Kuciak.

En dehors de l’affaire du Five Star Residence, Jan Kuciak avait également enquêté sur un autre complexe d’appartements de luxe appelé Bonaparte et construit par Ladislav Basternak, entrepreneur du secteur immobilier.

Or les appartements de cet ensemble ont été achetés ou loués par de hauts responsables du parti gouvernemental Smer, notamment par le Premier ministre Robert Fico et le ministre de l’Intérieur Robert Kalinak, ainsi que par des juges, procureurs et hommes d’affaires. Au nombre de ces derniers figurait Marian Bocner, qui l’a néanmoins vendu l’année dernière.

Face aux critiques des médias et de l’opposition, Robert Fico avait déjà promis en 2012 de quitter cet appartement. Il ne l’a cependant toujours pas fait, expliquant qu’« il a besoin de temps pour déménager ». Ladislav Basternak lui-même a récemment tenté d’éliminer 2 millions d’euros d’arriérés d’impôts. Il a par le passé fait affaire avec le ministre Kalinak.

Début février, Jan Kuciak avait enfin entamé des recherches sur l’actionnariat de la société informatique Anext, dont le siège est basé dans des bureaux appartenant à Jozef Brhel. Selon Transparency International, l’homme d’affaires pourrait cacher ses actions dans cette entreprise informatique.

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La démission du ministre de l’Intérieur revendiquée par l’opposition

La mort de Jan Kuciak a choqué la Slovaquie. Le Premier ministre Fico a convoqué une réunion de crise spéciale à laquelle il a invité le chef de la police Gaspar, le ministre Kalinak, le procureur général Jaromir Ciznar et les chefs des services spéciaux. Juste avant la réunion, il a déclaré aux journalistes que « s’il est confirmé que Jan Kuciak est mort dans le cadre de ses enquêtes journalistiques, ce sera une attaque sans précédent contre la liberté d’expression en Slovaquie ». Depuis l’indépendance du pays en 1993, aucun journaliste n’y a été assassiné.

Une partie de l’opposition demande déjà la démission du ministre de l’Intérieur. Anna Zaborska, du Mouvement chrétien-démocrate, auparavant au pouvoir, a appelé Kalinak à présenter sa démission. Le parti conservateur des Gens ordinaires et personnalités indépendantes a également accusé le gouvernement de la responsabilité de ce meurtre, sans souligner cependant de lien direct entre cette affaire et certains politiciens. Pour le parti il s’agit « d’attaques verbales de la bouche entre autres du Premier ministre Fico sur les médias, qui crée une atmosphère de consentement à la brutalité contre les journalistes ».

Reporters sans frontières a de même demandé une explication rapide de cette affaire. L’ONG rappelle que c’est le cinquième cas d’assassinat de journaliste dans l’Union européenne de la décennie. En octobre de l’année dernière, la journaliste d’investigation maltaise Daphne Caruana Galizia avait été tuée dans une attaque à la bombe. En janvier 2015, des terroristes islamistes avaient tué sept journalistes de la rédaction de Charlie Hebdo à Paris. En 2010, une journaliste de la radio publique grecque Socratis Guiolias a été abattue et en 2008, un journaliste croate Ivo Pukanic a été tué par un explosif placé sous le siège de la rédaction.

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