Santé, confiance et journalisme : un plan coronavirus pour les médias

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La pandémie met aussi en danger la démocratie. Les médias peuvent-ils être sauvés comme l’ont été les banques lors de la crise financière ? Oui, si les institutions prennent des mesures de court terme, tout en continuant de plancher sur le moyen terme.

Dans cette lettre ouverte à la présidente de la Commission européenne, onze acteurs et experts du domaine des médias, ainsi que onze eurodéputés (anciens et en fonction) appellent au renforcement de la confiance dans l’action publique et au soutien des médias.

Cette lettre ouverte est également disponible en anglais, polonais, espagnol, allemandbulgare, slovaquecroate, serbetchèque et roumain.

Madame la Présidente, Madame von der Leyen,

Alors que les citoyens, inquiets, sont confinés chez eux, la lecture des médias s’envole. Alors que les parlements nationaux et les organisations de la société civile voient leur fonctionnement perturbés,  les médias restent un pilier de la démocratie et de la confiance, tant qu’ils sont en mesure de fonctionner normalement… En dehors de l’audiovisuel public, les journalistes effectuent un travail formidable avec peu de moyens, et cela au péril de leur santé et de leur emploi.

Ne prenez pas le secteur des médias pour acquis

Mais la migration de la publicité sur les plateformes américaines avait déjà fragilisé le secteur des médias. Ces revenus publicitaires sont aujourdhui remis en cause par la récession. Comme les rassemblements sont interdits, la presse perd aussi désormais son activité la plus rentable : les événements. La distribution des journaux est par endroits interrompue. Si la presse indépendante disparaît, les « fake news » ne seront plus contredites et la pandémie de coronavirus finira par devenir une « infodémie ». L’audiovisuel public joue un rôle majeur, mais les voix du secteur privé doivent aussi être entendues, en particulier en ces temps de libertés réduites. La crise sanitaire risque de se transformer en crise de confiance, ce qui risque d’alimenter la peur, le nationalisme radical. Pour éviter ce scénario, les politiciens doivent « regarder au-delà du micro » et réfléchir à qui paie pour assurer la couverture de l’actualité.

Afin d’assurer la survie et l’adaptation des médias, des stratégies spécifiques doivent être adoptées, provenant à la fois du secteur public et du secteur privé. L’UE ne peut y parvenir seule — les États membres et le mécénat ont aussi un rôle clé à jouer. Mais tandis qu’elle travaille actuellement à la mise en place d’un cadre politique plus adapté, l’Union se doit de montrer l’exemple.

Stratégie à moyen terme : des politiques pour rééquilibrer l’écosystème

À l’origine de la stratégie numérique européenne se trouve notamment la question du rééquilibrage de l’écosystème constitué des plateformes en ligne, de la publicité et des médias. Cette stratégie comporte des dimensions horizontales, comme la législation sur les services numériques, et implique aussi potentiellement le journalisme. Il est nécessaire d’adopter des mesures de moyen terme (comme la régulation des plateformes et une stratégie sectorielle pour les médias).

En outre, les fonctionnaires européens parlent du projet de proposition d’encadrement temporaire des aides d’État dans le contexte de la crise sanitaire, qui s’applique évidemment indifféremment à tous les secteurs, dont celui des médias. Cependant, dans leur cas, les reports d’impôts et les prêts ne suffisent pas ; ils ne font que reporter les problèmes de trésorerie.

Madame von der Leyen, autoriser les aides directes est une bonne chose, tout comme encourager les autres, mais donner l’exemple serait encore mieux…

Stratégie à court terme : un soutien pour surmonter la crise actuelle

Les médias doivent pouvoir supprimer certains coûts, obtenir des revenus de remplacement et favoriser l’innovation. Voici quelques exemples qui s’inscrivent dans le cadre du plan de relance économique déjà esquissé :

  • Favoriser l’initiation aux médias : au-delà des petits projets éducatifs, offrir aux élèves et aux étudiants un abonnement gratuit à la presse ;
  • Rembourser les charges sociales des journalistes (et non reporter les paiements) : cette décision dépend des États membres et des partenaires sociaux, mais l’UE peut l’encourager. Les règles pourraient aussi être assouplies, en particulier en ce qui concerne les journalistes freelance ;
  • Recommander la création de fonds pour soutenir une information de qualité et lutter contre la désinformation, dans les pays où rien n’a encore été mis en place. En France, par exemple, les aides à la presse se fondent sur des critères objectifs et respectent l’indépendance des médias. Au niveau européen, il serait judicieux d’instituer un conseil des médias indépendant qui évaluerait les propositions de lutte contre la désinformation, qu’elle concerne le coronavirus ou d’autres sujets majeurs ;
  • Faire des dépenses publicitaires : la publicité représente un moyen de financement rapide et respectueux des médias, qui peut générer des revenus au travers de canaux et de contrats neutres. Contrairement à certaines formes de subsides, la publicité n’interfère pas avec la liberté éditoriale. Des campagnes d’information publique massives permettraient (contrairement aux annonces Google) de renforcer la confiance des citoyens dans la politique, ainsi que dans le journalisme. En Europe, les contenus publicitaires dans les journaux s’élèvent chaque année à quelque 12 milliards d’euros. En supposant que ces revenus baissent d’un tiers cette année, le manque à gagner serait de quatre milliards d’euros ; la Commission et le Parlement européens pourraient dépenser la moitié de cette somme, soit deux millions d’euros et encourager les gouvernements nationaux à en dépenser autant. Au niveau européen, cet argent pourrait provenir de réaffectation des fonds, et au niveau national, il pourrait provenir du plan de relance économique déjà décidé.
  • Confier l’organisation d’événements aux medias: on observe une tendance à consulter largement le public, que ce soit en ligne ou lors d’événements physiques. À la fin de cette frustrante période de confinement, les citoyens seront en attente de démocratie participative, notamment dans le cadre de la conférence sur l’avenir de l’Europe. Les institutions publiques tendent généralement à payer des fonctionnaires ou des cabinets de conseil pour effectuer cette tâche. Les médias sont de bons organisateurs et des modérateurs indépendants, ils devraient par conséquent systématiquement faire partie de la « boîte à outils » des marchés publics.
  • Donner de l’espoir pour plus tard : l’innovation. L’objectif n’est pas d’en faire un secteur subventionné, mais de le moderniser pour garantir sa durabilité. Davantage de fonds pourraient être affectés aux médias dans le cadre du prochain cadre financier pluriannuel (CFP). Creative Europe estime que le montant actuellement consacré au journalisme par le biais du programme de recherche et développement Horizon Europe s’élève à 61 millions d’euros : c’est beaucoup trop peu.
  • Renforcer le capital des médias : les capitaux propres provenant du programme investEU et d’investisseurs privés « socialement responsables » devraient être renforcés.

Madame von der Leyen, en juillet dernier, vous avez déclaré que la démocratie – y compris la liberté des médias – constituait l’une de vos six priorités. Combien vaut la sauvegarde de l’infrastructure démocratique ? Elle coûtera certainement moins cher que le renflouement de l’infrastructure financière à hauteur de 1500 milliards d’euros effectué après 2008.  La préservation du secteur des médias serait également très peu coûteuse en regard des budgets européens (PIB total de l’UE en 2019 : 18 000 milliards d’euros, budget total de l’UE fixé pour 2020 avant la crise : 169 milliards d’euros, chaque milliard ne représente donc que 0,6 % du budget de l’UE). En fait, le financement total des médias en temps de crise, qui consisterait essentiellement en un soutien ponctuel, serait inférieur au prélèvement spécial sur les plateformes, évalué pour l’heure à environ 5 milliards d’euros par an.

Avant de passer aux prochaines étapes politiques, examinons le secteur privé, et notamment les fondations :

  • Un plus grand engagement des mécènes : ce soutien doit s’accroître et l’idée doit faire son chemin que sans des médias fonctionnels, la société civile s’effondre. Des initiatives telles que le Journalism Funders Forum sont urgentes et nécessaires. Le secteur philanthropique peut compléter les actions de l’UE et des gouvernements en comblant les lacunes auxquelles ni le secteur public ni le secteur privé ne seraient en mesure de remédier rapidement. Il devrait s’attaquer aux défaillances du marché concernant le journalisme d’intérêt public, en catalysant l’innovation, en subventionnant le risque et en travaillant avec la société civile pour offrir un journalisme de valeur.

Des processus existent pour les actions qui doivent être lancées immédiatement

Deux plans d’action connexes de l’UE sont actuellement prévus pour cet automne : l’un sur la démocratie et l’autre sur les médias. Le programme sur la démocratie est supervisé par la vice-présidente Jourová et il devrait naturellement inclure certains aspects relatifs aux médias, tels que la liberté des médias, le pluralisme et la lutte contre la désinformation par un journalisme de qualité.

Pour sa part, le commissaire Breton a promis, lors de son audition parlementaire, un plan d’action pour les médias davantage axé sur les aspects « industriels ». Celui-ci devrait se présenter sous la forme d’un « plan d’action pour les médias et la radiodiffusion ». Cependant, et très certainement en raison de nombreuses demandes pressantes, les priorités semblent varier. Ce plan ne figurait pas dans le programme de travail de la Commission que vous, Madame von der Leyen, avez présenté pour 2020. Ensuite, la stratégie numérique supervisée par la vice-présidente exécutive Vestager l’a mentionné, à juste titre. Puis, la nouvelle stratégie industrielle de l’UE préparée par M. Breton l’a de nouveau laissé de côté, bien qu’il s’agisse clairement d’une stratégie sectorielle.

Nous devrions considérablement accélérer le rythme. Sans pour autant fusionner les deux plans d’action « Démocratie » et « Médias », car cela pourrait rendre les choses lentes et verbeuses. Présenter en avril, de manière anticipée, un projet de plan d’action pour les médias pourrait également se révéler difficile : les politiques en matière d’industrie et de compétitivité sont liées aux discussions générales sur le numérique. Le plan d’action pour la démocratie pourrait quant à lui être finalisé plus rapidement et porter sur des questions urgentes, ainsi que sur les conditions économiques préalables à un journalisme sain. En outre, afin de donner la priorité au financement des actions urgentes, la Commission pourrait publier très prochainement un projet de « plan coronavirus pour les média ». Ce document énumérerait ce qu’elle peut faire elle-même et ferait au Conseil des propositions sur la manière de faire usage du plan de relance lié au coronavirus dans ce domaine.

Alors que les services de la Commission reprogramment les initiatives et que les parties prenantes sont en mode de crise, la volonté politique exprimée par les instances dirigeantes constitue une condition préalable à une action convergente rapide. Les députés européens, qui ne se réunissent pas à Strasbourg, ont, jusqu’à maintenant, exprimé une compréhension individuelle des besoins des médias : plusieurs d’entre eux cosignent cet appel ; beaucoup d’autres y seraient favorables. Quant à l’exécutif, il dispose en principe du bon format : le groupe de commissaires chargé du projet médias.  Présidé par la vice-présidente Jourová, ce groupe détient notamment le pouvoir de réglementer le numérique (VPE Vestager), la stratégie industrielle (commissaire Breton), ainsi que le financement de l’innovation et des compétences (commissaire Gabriel). Il s’agit-là des politiques de l’UE dont le secteur des médias a besoin de toute urgence.

Madame la Présidente von der Leyen, vous êtes confrontée à une crise plus vaste, votre implication est-elle nécessaire pour régler cette question ? Pas directement – bien que vous soyez en charge de la communication de l’UE – si vos commissaires lancent à partir de maintenant une action conjointe et beaucoup plus rapide. Sur la base de vos engagements initiaux, vous ne devez leur poser que deux questions : « où se trouve notre plan d’action pour les médias » et « qui est responsable ? »

Liste des cosignataires :

  • Députés européens
  • Alex Agius Saliba (Socialist & Democrats, S&D)
  • Carmen Avram (Socialist & Democrats, S&D)
  • Katalin Cseh (Renew Europe)
  • Anna-Júlia Donáth (Renew Europe)
  • Danuta Hübner (European People’s Party, EPP)
  • Morten Løkkegaard (Renew Europe)
  • Dace Melbarde (European Conservative and Reformists, ECR)
  • Karen Melchior (Renew Europe)

 

  • Anciens députés européens
  • Rebecca Harms (Greens/EFA)
  • Jens Rohde (ALDE)
  • Helga Trüpel (Greens/EFA)

 

  • Parties prenantes et experts des médias
  • Gabriele Capolino, Publisher – Class Editori (Italy)
  • Miguel Castro, Global Partnership – Bill and Melinda Gates Foundation
  • Luciano Morganti, Professor – VUB
  • Pier Luigi Parcu, Director – Centre for Media Pluralism and Media Freedom, European University Institute
  • Pedro Ortun, former Director – European Commission
  • Christian Rainer, Publisher – Profil (Austria)
  • Francesca Ratti, Co-President – CIVICO Europe
  • Slobodan Sibinčič, Secretary General – European Business Press
  • Marc Sundermann, Lawyer (former EU representative Bertelsmann)
  • Adam Thomas, Director – European Journalism Centre
  • Further contacts: Christophe Leclercq, founder@euractiv.com & @FondEURACTIV (@LeclercqEU, #MediaActionPlan )

Parties prenantes

  1. Les mesures de lutte contre le coronavirus ne peuvent être utilisées comme prétexte pour censurer les journalistes (Fédération européenne des Journalistes) [AN]
  2. La désinformation sur le coronavirus au Kremlin (EUvsDisinfo) [AN]

Politiques publiques

  1. Résumé des aides d’État accordées au secteur des médias (DG Concurrence) [AN]
  2. Déclaration de la vice-présidente exécutive Margrethe Vestager concernant un projet de proposition d’encadrement temporaire des aides d’État visant à soutenir l’économie dans le contexte de la flambée de COVID-19 (Commission européenne) [FR]
  3. Les auditeurs européens enquêtent sur la lutte contre la désinformation au sein de l’UE dans le cadre de la crise sanitaire (Euractiv) [AN]
  4. La liberté d’expression et d’information en temps de crise (Conseil de l’Europe) [FR]
  5. L’UNESCO salue le professionnalisme des journalistes qui appellent à l’objectivité dans l’actualité sur le coronavirus dans le sud-est de l’Europe (UNESCO) [AN]
  6. L’impact fiscal du soutien au secteur financier durant la crise (BCE) [AN]

Médias

  1. Digital Brief : Un monde nouveau, courageux et malade (Euractiv) [AN]
  2. L’AJP très préoccupée par une éventuelle fermeture totale des librairies et points presse (Le Vif) [FR]
  3. La coopération de quatre commissaires clés est nécessaire pour une démocratie et des médias sains (Euractiv) [AN]
  4. Démocratie et numérique : une réglementation fiable des médias et des plateformes (Euractiv) [AN]
  5. Le sauvetage des entreprises au sein de l’UE (Euractiv) (AN)
  6. Répartition du plan de sauvetage des banques européennes — comment 16 000 milliards d’euros ont été alloués (Reuters) [AN]
  7. Google, Facebook et Apple sont confrontés à une « taxe numérique » sur le chiffre d’affaires européen (Financial Times) [AN]

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