La signature d’un accord entre la Pologne et les Etats-Unis pour installer un bouclier anti-missiles américain sur le territoire polonais a déclenché une guerre des mots entre les anciens ennemis de l’époque de la guerre froide. Ces tensions viennent s’ajouter à celles déjà existantes à propos de la Géorgie. Selon Washington, le bouclier n’est pas dirigé contre la Russie, mais Moscou a indiqué que l’accord contient de nouveaux éléments considérés comme une menace directe.
Le 20 août, la Russie s’est attaquée à l’accord, signé le même jour à Varsovie par la sécretaire d’Etat américaine Condoleezza Rice et son homologue polonais Radoslaw Sikorski.
Bien que les Etats-Unis aient insisté sur le fait que le bouclier est dirigé exclusivement vers l’Iran, le ministre russe des Affaires étrangères a souligné dans un communiqué que les boucliers antimissiles prévus n’ont et n’auront dans un futur proche aucun autre objectif que les missiles balistiques intercontinentaux russes.
Dans son communiqué, il signale que la Russie devra réagir, et pas uniquement par la voie diplomatique.
Le ministre a indiqué que l’accord avec Varsovie comporte un nouvel élément : une base supplémentaire de systèmes antiaériens américains Patriot en Pologne.
Il a également déclaré que, par définition, un tel regroupement ne peut pas être lié à la réponse face à une menace iranienne imaginaire. Selon lui, Téhéran ne souhaite pas attaquer même si les Etats-Unis ne cessent d’avoir recours à ce bouc émissaire pour effrayer les Européens. D’ailleurs, l’Iran n’aurait tout simplement pas les capacités technologiques de menacer l’Europe, et encore moins les Etats-Unis, avec une attaque missile dans les années à venir.
Après la signature de l’accord, Mme Rice a indiqué que les menaces russes se trouvaient à la limite de l’étrange et a promis que les Etats-Unis se porteraient garants de l’intégrité du territoire polonais.
« Je ne crois pas que ce soit une nouvelle guerre froide », a-t-elle déclaré, avant d’ajouter : « c’est une période difficile mais je pense que nous ne devons pas exagérer l’ampleur des difficultés ».
La Pologne avait prolongé les négociations destinées à autoriser le déploiement d’une partie du système de défense américain antimissiles sur son sol, mais les récents événements en Géorgie ont précipité la finalisation de l’accord. L’installation de cette infrastructure stratégique a en outre été accueillie extrêmement favorablement par l’opinion publique polonaise.
De plus, la Pologne n’a pas mâché ses mots en condamnant l’avancée des troupes russes en Géorgie, les commentateurs dressant des parallèles entre la crise géorgienne et les interventions soviétiques en Hongrie et en Tchécoslovaquie en 1956 et 1968. On fête d’ailleurs aujourd’hui 21 août le 40e anniversaire de la répression du Printemps de Prague par l’Union soviétique (EURACTIV 31/07/08).
Comme si l’adhésion à l’OTAN ne présentait pas de garanties suffisantes, le ministre polonais des Affaires étrangères Radoslaw Sikorski a fait comprendre dans un entretien qu’en accueillant une partie du bouclier antimissiles américain, son pays souhaite s’assurer d’une présence américaine sur son territoire, ce qui la protégerait des appétits russes.
M. Sikorski a déclaré qu’en 1939, les Britanniques avaient déclaré la guerre sans pour autant partir à la guerre. C’est pourquoi la Pologne demande une véritable présence militaire sur son territoire, et pas seulement des promesses écrites.
Réactions
Leonid Ivashov, responsable de l’Academy of Geopolitical Sciences de Moscou, a déclaré que le bouclier antimissiles était dirigé contre la Russie. Il s’attend à ce que des éléments du bouclier soit placés non seulement en Lituanie, mais aussi dans tous les territoires contrôlés par l’OTAN aux frontières avec la Russie. Selon lui, l’objectif principal du bouclier antimissile américain est de neutraliser le potentiel nucléaire de la Russie d’ici 2012-2015. Il estime que l’expansion de l’OTAN vers l’est fait partie de ce plan.
A son avis, la possible adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN aurait des incidences désastreuses sur la capacité de défense de la Russie. Il a d’ailleurs souligné que l’Ukraine dispose déjà de radars (à Mukachevo et à Sébastopol) susceptibles d’être utilisés contre la Russie. D’après lui, les Etats-Unis souhaite mettre en place un bouclier impénétrable capable d’intercepter et de détruire les missiles nucléaires russes sur leurs rampes de lancement, au cours de leur trajectoire initiale, en orbite et au cours de leur trajectoire finale.
John Isaacs, qui dirige le Center for Arms Control and Non-Proliferation à Washington, a estimé que ce nouveau système de défense antimissile générerait certes d’importants profits pour l’industrie de l’armement, mais qu’il n’apporterait rien de plus à la sécurité américaine.
Philip Coyle, ancien testeur d’armes américain, a déclaré que le nouveau système de défense antimissiles, trop facile à vaincre, n’apporterait pas grand-chose à la protection de l’Europe contre les attaques de missiles ennemis. Il a signalé que même les responsables américains de la défense ont reconnu que ce système permettrait de se défendre contre un ou deux missiles lancés par l’Iran, mais pas contre une dizaine. Ils ont également admis que les technologies actuelles s’avéreraient inefficaces si elles étaient confrontées à des missiles leurres. Selon M. Coyle, c’est beaucoup de bruit pour rien.
Contexte
Selon les Etats-Unis, l’Iran disposera d’un missile balistique à longue portée capable d’atteindre l’Amérique d’ici 2015.
C’est pourquoi Washington a tant tenu à installer un bouclier antimissile afin de protéger le pays d’une telle menace. Pour cela, il lui faut signer des accords avec la Pologne et la République tchèque, qui devraient accueillir respectivement des intercepteurs et des radars.
L’OTAN a soutenu le plan de défense antimissiles américain lors d’une sommet en avril malgré les doutes émis par un certain nombre d’alliés européens sur l’efficacité du projet. Ceux-ci ont également fait part de leurs inquiétudes à l’idée d’une éventuelle nouvelle course à l’armement.
Les intercepteurs seront installés à Redzikowo, ancienne base du Pacte de Varsovie dans le nord de la Pologne, à 1 360 km de Moscou et à 300 km de l’enclave russe de Kaliningrad, sur la côte de la mer Baltique.
L’accord sur le bouclier antimissile doit désormais être approuvé par le Parlement polonais. Mais cela ne devrait être qu’une formalité étant donné que le gouvernement et le principal parti d’opposition soutiennent tous deux le projet.
Washington a finalement accepté les demandes de la Pologne de déployer une batterie de missiles Patriot. En effet, Varsovie craint une attaque de courte portée.
Le gouvernement tchèque a d’ores et déjà accepté d’accueillir le radar, mais il doit tout d’abord faire approuver l’accord par le Parlement. Le gouvernement ne détient que la moitié des 200 sièges de la chambre. La participation de la Pologne au projet est perçue comme un signe positif mais non décisif en vue de la ratification tchèque.
Plus d'information
Governments
Press articles