« Il n’y a pas de crise migratoire, mais une crise politique en Europe»

Le manque d’unité des Européens est davantage responsable de la situation d’urgence migratoire sur le Vieux continent que le nombre d’arrivées, selon le directeur général de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

William Lacy Swing est le directeur général de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Il est diplomate est ancien ambassadeur des États-Unis. Il est également représentant spécial du secrétaire général des Nations unies.

Lors des prochains sommets européens en février et en mars, la migration figurera parmi les priorités des dirigeants après un échec des négociations en décembre. Que devrait faire l’UE pour trouver un terrain d’entente et faire face à l’urgence qui demeure même si le nombre d’arrivées baisse ?

Il ne s’agit pas d’une urgence migratoire,  mais d’une urgence politique. Le nombre de migrants serait gérable si l’Union européenne avait un plan général.

Aujourd’hui, l’Union européenne et la Commission ont le mérite de travailler dessus. Les dirigeants essayent d’avancer sur ce dossier, mais les divergences sont trop grandes parmi les 28 États membres.

En l’absence de plan, ils continueront à prendre des mesures palliatives et immédiates, qui ne sont pas tournées vers l’avenir et n’aident donc pas à renforcer la confiance des populations.

Le problème est que les Européens ont perdu confiance en la capacité des responsables européens à gérer la question de la migration.

Quel plan permettrait de retrouver cette confiance ?

Il faut trouver un accord sur une politique globale et à long terme en matière de migration et d’asile qui permettrait d’aligner les points de vue.

En 2015-2016 par exemple, 1,5 million de personnes ont migré vers  l’Europe. Cela représente moins de 1,5 % de la population européenne. Ces chiffres auraient pu être tout à fait gérables.

Ensuite, les politiques migratoires doivent être plus créatives et ingénieuses. Ce que je veux dire par là, c’est que certaines personnes pourraient prétendre à un statut de protection temporaire, car leur pays est en crise et qu’elles n’y sont pas en sécurité. D’autres veulent retrouver leur famille et cela devrait être compris, car les personnes qui sont avec leur famille sont plus stables que celles qui sont séparées.

Certaines personnes sont des victimes de trafic et ont besoin d’aide. D’autres sont des migrants économiques, qui trouveront ou ne trouveront pas un emploi sur le marché du travail. Ceux qui ne trouvent pas et veulent rentrer chez eux, l’OIM s’en occupe. L’année dernière, nous avons renvoyé chez eux presque 100 000 de ces migrants, dont 54 000 seulement depuis l’Allemagne.

C’est toujours une option. Ils rentrent chez eux avec un peu d’argent pour recommencer une vie et réduire les chances de les voir revenir illégalement. Ils rentrent chez eux avec dignité.

Comment réduire les chances de les voir revenir ?

Il faut garder en tête que ceux qui font le voyage vers l’Europe ne sont pas les plus pauvres. Ils ont assez d’argent pour traverser la Méditerranée et payer des passeurs. Ils ont probablement utilisé toutes les économies de leur famille pour venir dans l’espoir de trouver un travail et d’envoyer de l’argent chez eux.

La grande majorité des migrations se fait de manière ordonnée, régulière et sure. La plupart des gens se déplacent sans problème. Mais il y a aussi 66 millions de personnes dans le monde qui sont forcées à l’exil, environ 24 millions de réfugiés et au moins 22-23 millions de personnes déplacées dans leur propre pays. Reste à savoir comment gérer cet afflux. Je suis sûr que nous pourrions être capables de proposer une politique à la fois humaine et responsable.

L’accord passé avec la Turquie ou celui conclu entre l’Italie et la Libye ne sont pas vraiment durables sur le long terme n’est-ce pas ?

Tout le monde pense que ces mesures fonctionnent, car la route des Balkans est désormais fermée. Le mouvement s’est un peu déplacé vers l’ouest de la Méditerranée. Le nombre d’arrivées en Espagne a augmenté, et le nombre d’arrivées en Méditerranée centrale a baissé et continuera probablement de baisser.

Toutefois, le ratio de personnes qui meurent par rapport aux personnes qui tentent la traversée est toujours le même. L’année dernière, 5 000 personnes sont mortes, l’année d’avant 3 600 personnes ont perdu la vie. Cette année, le chiffre atteint déjà les 1 000 personnes. C’est une tragédie.

Il nous faut combiner des stratégies à court terme, à moyen terme et à long terme. Sauver des vies est notre principale préoccupation. Tous nos efforts doivent se concentrer là-dedans. Nous avons renvoyé 8 000 personnes au nord du Niger et nous faisons la même chose dans 12 autres pays.

Nous les interpellons sur les routes migratoires, nous les prévenons du danger des passeurs et nous essayons d’identifier ceux qui peuvent prétendre au statut de réfugié pour les orienter vers le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

Et puis, il y a les migrants économiques, qui font un long voyage et puis se disent « oh non, j’ai peut-être fait une erreur ». Nous leur offrons alors la possibilité de rentrer chez eux volontairement avec un peu d’argent pour leur montrer que ce n’est pas un échec.

Cet argent ne leur servira-t-il pas pour tenter de nouveau de rallier l’Europe?

C’est une petite somme. Entre 1 000 euros et 4 000 euros pour les montants les plus élevés. Nous essayons aussi de plus en plus de les aider à se réintégrer, car il y a beaucoup d’hostilités envers eux lorsqu’ils rentrent. Nous donnons aussi de l’argent à leur communauté.

L’argent que nous donnons pour stabiliser la communauté peut aussi aider à créer des emplois.

La première étape est donc de transformer l’immigration illégale en migration légale. Y arrive-t-on ?

De manière marginale… Nous manquons de perspective: 1,5 millions de migrants pour 550 millions d’Européens, ce n’est pas beaucoup. Les médias ne disent jamais rien là-dessus. Nous devrions avoir de l’admiration pour les six voisins de la Libye et les quatre voisins de la Syrie qui ont gardé leurs frontières ouvertes, à grands frais. Il faut prendre du recul là-dessus.

Les dirigeants européens ne prennent pas ce recul. Comment changer les mentalités ?

Il faut du courage politique. C’est exactement ce qu’a fait la chancelière allemande Angela Merkel. Elle a pris la bonne décision en disant que les réfugiés étaient les bienvenus. Elle pensait que la plupart des 27 autres États membres lui emboiteraient le pas, mais ce n’est pas arrivé. La Suède a aidé aussi longtemps qu’elle l’a pu, l’Autriche aussi, mais pour une très courte période. L’Italie et la Grèce ont leurs propres problèmes.

Les quotas ne fonctionnent pas ?

Non. 160 000 personnes devaient être relocalisées, mais seulement 50 000, 60 000 peut-être, l’ont réellement été. Les quotas n’ont pas été remplis, donc même avec ce nombre peu élevé, ça n’a pas marché. Il y a un désaccord immense en Europe, entre ceux qui veulent régler ce problème et ceux qui veulent l’éviter en construisant des murs et des clôtures.