À Lesbos en Grèce, le camp de Moria ou «l’enfer sur terre»

Un enfant se réchauffe près d'un feu dans un camp de fortune à Moria, sur l'île de Lesbos / Giorgos Moutafis

Les conditions de vie dans le camp grec de Moria à Lesbos sont particulièrement pénibles pour les personnes « vulnérables », selon Oxfam. Le réseau d’associations humanitaires appelle a un sursaut européen immédiat, alors que le froid s’intensifie.

« À présent, l’hiver arrive et les conditions météorologiques empirent. Il pleut beaucoup. Tout est trempé : les habits, les couvertures, le peu de choses qu’ont les gens. La nuit, ils dorment dans des plaids mouillés sous des tentes qui peuvent s’effondrer à tout moment », décrit Sonia Andreu à Oxfam*.

Elle est directrice du centre « Bashira », pour les migrantes présentes sur l’île grecque de Lesbos. Situé à quelques encablures de la Turquie, ce morceau de Grèce abrite le camp de réfugiés de Moria, où plus de 7 000 personnes attendent de pouvoir rejoindre le continent européen.

L’accord migratoire UE-Turquie, une réussite sur le papier, mais un échec humanitaire

Deux ans après sa signature, l’accord d’immigration entre l’UE et la Turquie a fait chuter le nombre d’arrivées en Grèce. Mais les conditions de vie des réfugiés en Grèce restent catastrophiques. Un article de notre partenaire, Euroefe.

 

Principal centre européen d’enregistrement et de contrôle des demandes d’asiles (les fameux « hotspots »), le camp est saturé. Il accueille près du double de sa capacité initiale et voit arriver jusqu’à 2 000 nouveaux réfugiés chaque mois. Si un certain nombre est renvoyé vers la Turquie, la vie dans le camp est extrêmement précaire.

Le manque de personnel s’ajoute à la liste des problèmes

« La situation à Moria dépasse l’entendement. Je viens régulièrement depuis 2017 et à chaque fois, je pense que ça ne pourra pas être pire à la visite suivante. En fait si», raconte Maria**, qui travaille au Conseil grec pour les réfugiés (CGR).

À la boue, aux rats, au froid, à l’insécurité (deux tiers des prisonniers déclarent la ressentir), à la promiscuité et au manque d’hygiène (« on dort à 25 femmes dans une tente, avec un seul cabinet de toilette, qui en plus peut être utilisé par tout le monde. Il est vraiment très sale mais nous devons nous laver dedans malgré tout », raconte Clara**, une femme de 36 ans originaire du Cameroun), s’ajoute le manque de personnel soignant.

Le risque sanitaire plane sur le camp de Moria en Grèce

Le plus grand camp de migrants grec risque de fermer le mois prochain, si les autorités ne nettoient pas « l’incontrôlable quantité de déchets », estime le gouverneur de la région. Plus de 20 000 personnes sont enfermées dans les « hotspots » de l’UE.

Un seul médecin, dépêché par le gouvernement grec, est présent sur l’île la majeure partie du temps. « C’est très compliqué de voir un médecin, il n’y en a qu’un pour tout le camp. Tu dois vraiment être à l’article de la mort pour qu’on s’occupe de toi », se plaint Shala**, 45 ans, venue d’Afghanistan.

Notions de vulnérabilités

Oxfam rapporte même qu’au mois de novembre, aucun médecin n’était sur place. Impossible donc d’effectuer le moindre contrôle médical sur les nouveaux arrivants pour détecter les personnes dites « vulnérables ».

Les personnes vulnérables sont les enfants non accompagnés, les femmes enceintes ou les mères de nourrissions, les personnes handicapées et les victimes de torture.

Le cas de Joysin, un camerounais demandeur d’asile de 28 ans, illustre l’étendue du problème. Oxfam explique qu’à son arrivée à Lesbos, il est tout de suite « enfermé » dans l’attente de son expulsion, avec un contrôle médical qui s’est résumé à savoir s’il avait été « opéré récemment ».

Comment les services de santé européens vont-ils gérer la crise des réfugiés?

L’immigration massive cause des difficultés sérieuses, mais les craintes selon lesquelles elle mettra à bas les systèmes de santé européen sont infondée : nous pouvons et devons nous adapter aujourd’hui, estime le docteur Helmut Brand.

Pas d’opérations pour lui, mais de sérieux troubles mentaux. Il attendra un mois avant de voir un psychologue et sera « libéré » au bout de trois, passant son temps « assis dans un espace réduit avec 15 autres hommes qui ont tous leurs problèmes » entre temps, raconte-il. Remis en « liberté » dans le camp, il n’est pas pris en charge pour autant.

Un « devoir élémentaire »

C’est ce que dénonce Jon Cerezo, responsable de campagne humanitaire pour Oxfam France : « Il est irresponsable et imprudent de ne pas identifier les personnes les plus vulnérables, et de ne pas répondre à leurs besoins », s’offusque-t-il.

« Identifier ces personnes, c’est le devoir le plus élémentaire du gouvernement grec et de ses partenaires européens », rappelle-t-il.

Ces situations sont légions à Moria selon le réseau associatif, et la même chose est vraie pour les femmes enceintes. « Je connais une femme qui a accouché par césarienne. Quatre jours après, elle était renvoyée dans sa tente avec ses enfants, dans des conditions complètement insalubres », raconte Sonia Andreu. « Pour moi, Moria c’est l’enfer sur terre » ajoute-t-elle.

La réforme de « Dublin » au point mort

Face à ce constat plus que sombre, Oxfam plaide pour que toutes ces personnes « vulnérables » bénéficient de la procédure normale de demande d’asile et ne soient pas l’objet de procédures accélérées de renvoi en Turquie.

Selon lui, la solution passe évidemment par le renforcement des moyens humains et matériels dans les îles grecques et aussi par le transfert plus régulier des demandeurs d’asile vers la Grèce continentale, pour améliorer la prise en charge.

Les pays de Visegrad font sombrer la réforme de l'asile

Face à l’opposition des pays du groupe de Visegrád, Jean-Claude Juncker et sa Commission ont officiellement abandonné leur objectif de réformer le système d’asile européen.

Mais la réponse nécessaire dépasse largement la Grèce. C’est l’Union européenne dans son ensemble qui doit remédier au problème. Oxfam appelle de ses vœux une plus grande solidarité européenne et surtout une réforme du règlement de Dublin.

Les États membres ont une nouvelle fois échoué à ce mettre d’accord sur ce point, lors du Conseil européen de décembre. Depuis novembre 2017, le Parlement européen les presse de repenser « Dublin » pour assurer un meilleur partage du poids des migrations.

*Les propos retranscrits ont été recueillis par Oxfam.

**Les noms ont été modifiés.

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