À Névache et Briançon, les habitants continuent de gérer seuls la crise migratoire

Au refuge solidaire, la préparation des repas est assurée par les bénévoles. EPA-EFE/GUILLAUME HORCAJUELO

À la frontière franco-italienne, les exilés se lancent dans la traversée clandestine des Alpes par le col de l’Echelle, après la fermeture des autres routes. Les montagnards se mobilisent pour les accueillir. Leur hantise : retrouver des morts à la fonte des neiges.

Gare d’Austerlitz, un matin d’avril. Mohamed descend du train de nuit Briançon-Paris, avec une poignée d’autres migrants venus d’Afrique de l’Ouest. Le périple qui les a emmenés jusqu’à la capitale française touche à sa fin.

Après la traversée du Sahara, de la Méditerranée puis celle des Alpes depuis le Piémont, le Briançon-Paris marque la dernière étape d’un long et périlleux voyage. À 44 ans, le Guinéen a laissé femme et enfants au pays pour rejoindre la France, trouver un travail,  et pouvoir leur envoyer de l’argent .

Dans le fourmillement des grands boulevards de la capitale, Mohamed est intimidé. Avant de rejoindre un cousin éloigné déjà installé, il demande, hésitant. « Comment ça fonctionne ici pour les papiers. Comment je fais ? »

Comme une quarantaine d’autres migrants, Mohamed est arrivé à Briançon depuis l’Italie le 22 avril par le col de l’Échelle. Escortés par des militants – principalement Français et Italiens. Le petit groupe a franchi  le col le plus bas des Alpes (1 760 de mètres d’altitude) lors d’une marche solidaire organisée en réaction à  l’action des militants d’extrême droite de Génération identitaire.

Le col de l'Echelle, entre Italie et France

La veille, une centaine d’entre eux avaient occupé le col et dressé une frontière symbolique. Grillage de chantier et messages pour notifier aux migrants de rentrer chez eux. L’action coup-de-poing médiatique a choqué à Briançon, et au village de Névache qui se trouve à quelques kilomètres seulement de la frontière. Et où nombre d’habitants se sont mobilisés au fil des mois pour accueillir dignement les exilés de plus en plus nombreux à se lancer dans la traversée alpine.

Solidarité [SLM]

Route d’exil

Route de passage pour les réfugiés d’ex-Yougoslavie dans les années 90, le col de l’Echelle et celui du Montgenèvre ont vu les passages se densifier au fil des mois. De quelques Soudanais, au départ, ce sont aujourd’hui des groupes qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de personnes, principalement des jeunes de Côte d’Ivoire, de Guinée, du Mali ou du Cameroun, dont certains sont encore mineurs.

Depuis Turin, les migrants rejoignent le village de Bardonèche côté italien, puis se lancent dans l’ascension du col de l’Échelle, avant d’arriver petit village de Névache, à moins d’une heure à pied de la frontière.

C’est ici qui le mouvement de solidarité envers les migrants a pris sa source. Avec ses 300 habitants, le village s’est retrouvé en première ligne lors des arrivées, en plein hiver. « Un matin de janvier, je suis monté damer les pistes de ski de fonds vers le col de l’Echelle très tôt le matin. Au deuxième passage, j’ai remarqué des traces de pas sur la neige que je venais de damer. Là, je suis tombé sur deux Africains, gelés » se souvient Bruno, dameur-pisteur à Névache.

« Je les ai emmenés dans la dameuse, puis descendus à Névache. Au cours de l’hiver, j’en ai trouvé une cinquantaine », se rappelle-t-il. Une situation face à laquelle une poignée d’habitants de Névache s’organisent, entre le secours d’urgence, l’accueil, un hébergement, un repas chaud. Au niveau local, la solidarité marche à plein régime. « Mais ce qui est dur, c’est que l’État ne fait rien, que les citoyens se retrouvent à faire ce travail à la place de l’Etat ». Au motif qu’un centre d’accueil risquerait d’inciter les migrants à venir, la préfecture ne bouge pas.

« On a beau leur dire de ne pas venir, de faire passer le mot qu’il ne faut pas tenter de traverser en hiver, ils n’entendent pas. Côté italien aussi la prévention sur les dangers de la traversée se heurte à l’indifférence des migrants. Ni la neige ni le renforcement des contrôles aux frontières ne les arrête. « Après le Sahara et la Méditerranée, ce n’est pas les Alpes qui vont les arrêter. Même ceux qui sont renvoyés en Italie par la police des frontières reviennent deux jours plus tard par la même route  » explique Bruno. « Notre hantise ici, c’est de retrouver des morts à la fonte des neiges ».

« On a essayé d’informer tous ceux qui arrivaient à la gare de Bardonèche en leur montrant des photos d’avalanche. En ce moment le passage est particulièrement périlleux à cause des risques d’avalanche », explique Silvia, une militante italienne.

Mais il est difficile de retenir les migrants en Italie. « Toute une partie de ces migrants devrait terminer leur parcours en Italie car ils pourraient obtenir un titre de séjour, mais ils refusent car ils ont eu des expériences très difficiles en Italie » poursuit-elle.

« À leur arrivée, le besoin fondamental pour ceux qui ont traversé le col, c’est un repos physique et mental », assure Bruno. Le village de Névache n’est qu’une étape avant Briançon, à une vingtaine de kilomètre, puis vers Paris, ou l’Espagne ou encore le Royaume-Uni.

Refuge solidaire

À Briançon également la solidarité s’est organisée autour d’un lieu d’accueil, le « refuge solidaire ». Mis à disposition par la communauté de communes, mais géré par des bénévoles, il fait office de lieu d’hébergement pour les migrants depuis août 2016.

Dans la cuisine, plusieurs bénévoles s’activent à la préparation du déjeuner, épaulés par une poignée de migrants de passage. Plusieurs saladiers remplis vont être servis aux quelque 70 migrants hébergés au refuge après la marche solidaire.

Au refuge solidaire, la préparation des repas est assurée par les bénévoles. EPA-EFE/GUILLAUME HORCAJUELO

Ils sont peu nombreux à mettre d’eux-mêmes la main à la patte, reconnait Marie-Odile, une retraitée en charge de la cuisine au refuge. « Je déteste faire la cuisine, mais comme la personne en charge a eu des soucis de santé, je m’y colle », explique-t-elle.

Au-delà du gite et du couvert, le refuge informe les migrants sur leurs droits fondamentaux. Assis devant le refuge, Amadou Coulibaly écoute les conseils de Joël, un bénévole. « Si tu te fais arrêter par la police, tu montres ça » explique le Briançonnais en tendant une feuille imprimée sur laquelle figure une liste des droits élémentaires, trop souvent laissés de côté  lors des contrôles policiers : droit à un interprète dans sa langue maternelle, à un appel, à un avocat et à un médecin. « On a entendu beaucoup d’histoires de reconduites à la frontière totalement illégales. En pleine nuit, en plein hiver, ou même de mineurs. Alors que l’État doit normalement les mettre à l’abri »,  confie un habitant.

Amadou a déjà fait l’expérience du  renvoi en Italie. « C’est la deuxième fois que je traverse, la première fois la police m’a attrapé et m’a ramené en Italie. Mais je suis revenu » confie-t-il en triturant son papier.

Le refuge solidaire fait office d’unique structure d’accueil dans la ville alpine, et ne reçoit aucune subvention publique. Tout fonctionne grâce aux bénévoles et aux dons. Une gageure avec l’accélération des arrivées. « C’est la fermeture de la route par la vallée de la Roya qui a poussé les migrants à prendre la route de Briançon » explique Marianne, une bénévole au refuge.

« La semaine passée, ce sont près de 150 personnes qui sont arrivées en l’espace de 2 jours. Nous n’avons pas les capacités d’accueil nécessaires, donc on a réquisitionné la gare de Briançon pour héberger en urgence les gens » explique Camille.

Un épisode qui a crispé certains habitants. « On ne peut pas transformer les lieux publics en hébergements sauvages comme ça ! Ce n’est pas possible d’accueillir toute la misère du monde, ici, Briançon c’est une petite ville »,  tempête un habitant. L’action de Génération Identitaire a mis de l’huile sur le feu. « Ils ont quitté le col, mais certains d’entre-eux sont restés à Briançon pour agiter l’extrême-droite locale » affirme Pâquerette, une autre bénévole du refuge.

Avec à peine plus de 12 000 habitants, le passage de quelque 5000 migrants en quelques mois ne passe pas inaperçu. Mais si quelques exilés se sont installés à Briançon, la ville alpine demeure un lieu de passage. Le lendemain de la marche solidaire, ils sont quelques-uns à partir vers Barcelone ou Paris.

Après la marche solidaire, l’arrivée des 45 migrants a de nouveau débordé les capacités d’accueil du refuge. Et le système D solidaire reprend ses droits. Sylvie, une habitante d’un hameau à quelques kilomètres de Briançon Dans son gîte, elle accueille pendant plusieurs jours 11 migrants  arrivés d’Italie.

La grande marche solidaire arrive à Briançon

Subventions supprimées

La seule structure soutenue par des fonds publics, la mission  MAPEmonde (Mission d’accueil des personnes étrangères) du MJC-Centre social du Briançonnais, a vu ses subventions fondre pour 2018.

L’association a notamment pris en charge les  deux centres d’accueil d’orientation (CAO) de la région mis en place par le gouvernement en 2015 pour dispatcher les migrants bloqués dans les campements de Calais, ou de la place  Stalingrad à Paris. Elle a aussi décidé d’accompagner les demandes d’asile des migrants arrivant d’Italie.

« On s’est demandé s’il fallait les laisser partir vers Calais ou Stalingrad pour qu’ils passent des mois à dormir dehors avant d’être renvoyés peut-être ici, où s’il ne valait pas mieux se donner la légitimité d’agir ici dès le départ » explique, Luc Marchello, qui dirige la mission.

L’association se donne pour mandat d’accompagner dans les démarches de demande d’asile les migrants qui le souhaitent. Aujourd’hui ils sont 24 à attendre le verdict de l’OFPRA. Mais les financements publics de l’association, qui proviennent du fonds européen asile et migration ont été bloqué par la préfecture des Hautes-Alpes. Une décision qui risque de mener à la fermeture de la mission. « Il s’agit clairement d’un veto politique à l’engagement de Briançon dans l’accueil des migrants » dénonce Luc Marchello.

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