Les migrations africaines à la loupe

Le PNUD s’est plongé sur la question sensible du motif des migrations, et incite l’UE à y réfléchir. Si chaque histoire est unique, l’organisation souligne la prédominance de jeunes urbains parmi les migrants.

Pourquoi partir, où aller, qu’espérer : dans une vaste enquête, intitulée, « Au-delà des barrières : Voix de migrants africains irréguliers en Europe », le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD)  s’ interroge sur les ressorts de l’immigration.

2 000 migrants originaires de 39 pays africains séjournant dans 13 États membres de l’UE y témoignent. Le document met exergue les raisons qui les ont poussés à entreprendre leur périple,  et se penche sur leur vécu une fois en Europe.

« Beaucoup de stratégies reposent sur l’émotionnel et le sentimental plutôt que les faits et la réalité. Cela nous a surpris, car énormément de moyens et de ressources sont engagés dans les mouvements migratoires », assure Ahunna Eziakonwa, administratrice du PNUD et Directrice du Bureau régional pour l’Afrique (RBA).

« Si le sujet est si important aux yeux de l’UE, il nous semble crucial de rassembler des informations qui pourront au moins donner des lignes directrices pour décider des politiques futures  », a-t-elle ajouté.

Car le défi semble de taille. Selon des sondages Eurobaromètre effectués en amont des élections européennes de mai 2019, 40 % des Européens perçoivent l’immigration comme l’un des deux défis les plus importants que l’UE doit surmonter.

Le rapport du PNUD ne concerne pas les réfugiés politiques, mais se concentre sur les Africains à la recherche d’une vie meilleure en Europe, et qui s’en sont vus refuser l’accès en raison des lois européennes sur l’immigration.

« Il est nécessaire de s’intéresser à la question des voies légales permettant l’immigration, il s’agit d’une problématique qui requiert toute notre attention. Des voies légales qui ne seraient pas fondées sur la philanthropie, mais sur les profils d’immigrés dont l’Europe a besoin », a déclaré Mme Eziakonwa.

Mohamed Yayha, l’auteur principal du rapport PNUD, a indiqué que si les leaders européens n’en faisaient pas davantage pour établir des voies légales destinées aux migrants, un cercle vicieux risquait de se mettre en place.

Ce manquement du bloc a entraîné « des entrées irrégulières dans l’UE qui ont nourri les craintes des citoyens. Personne ne souhaite voir arriver des inconnus sans papier dans son pays ».

Une histoire différente derrière chaque migration

« La migration et les migrants sont des sujets brûlants, mais seuls les chiffres qui y sont liés semblent intéresser les législateurs. Ces derniers oublient que derrière chacun de ces chiffres se cache une histoire » fait-il remarquer, rappelant que nombreux sont ceux qui meurent en tentant de rejoindre l’Europe. « Nous avons perdu plus de 30 000 personnes et nous ne connaîtrons jamais leur histoire. »

Un des objectifs du rapport était d’« aider tout un chacun à comprendre que ces personnes sont des êtres humains et que leurs rêves et aspirations sont semblables aux nôtres ».« Le profil des migrants est plus souvent celui d’un citadin plutôt instruit », explique Mme Eziakonwa. « Ils sont en quête d’espoir ailleurs », a-t-elle ajouté.

Une grande majorité des personnes interrogées étaient âgées de 20 à 29 ans lorsqu’elles sont parties pour l’Europe et 71 % venaient d’Afrique de l’Ouest, notamment du Nigeria et du Sénégal. 58  % travaillaient dans leur pays d’origine, gagnaient un salaire légèrement plus élevé que la moyenne ou poursuivaient des études.

« Le message essentiel qui ressort de cette étude envoie un message fort aux législateurs : la migration reflète un développement irrégulier qui nuit aux jeunes », a écrit Achim Steiner, administrateur du PNUD, dans une préface du  rapport.

Commerce inéquitable : la question du modèle de développement

Pour Mohamed Yayha, les relations commerciales inéquitables entre l’UE et l’Afrique sont aux sources de l’émigration.

« Le rapport stipule avant tout que les relations entre l’Afrique et le reste du monde doivent devenir plus holistiques, en ce sens qu’elles ne peuvent se résumer à l’aide humanitaire. Elles doivent être fondées sur un partenariat équitable, impliquant de passer en revue de nombreux autres secteurs, comme le commerce », a expliqué M. Yayha.

« La croissance peu rapide de l’Afrique est notamment liée aux relations que le continent entretient avec le reste du globe au sujet du commerce. Les producteurs africains ne peuvent pas ajouter de la valeur à leurs ressources. Par exemple, s’ils commencent à produire du café ou du chocolat, les taxes et les prix vont monter en flèche, car l’Europe protège ses sociétés dans ces secteurs », a-t-il ajouté.

Des propos qui reflètent les critiques exprimées par de nombreux leaders africains et blocs régionaux à l’égard des accords de partenariat économique (APE) proposés par l’UE. Selon eux, de telles dispositions forcent les pays africains à ouvrir leur marché, mais ne leur permettent pas de renforcer les industries locales.

En conséquence, les États africains ont plutôt tendance à exporter des matières premières et non des produits finis.

De son côté, le gouvernement américain ne permet plus, pour le moment, au Rwanda de bénéficier de sa loi sur la croissance et les opportunités économiques en Afrique (AGOA) qui supprime les droits de douane. Il a aussi menacé d’autres pays d’Afrique de l’Est de sanctions commerciales après la décision de ceux-ci d’imposer des taxes sur les habits importés des États-Unis dans une volonté de développer leur industrie locale de textiles.

« Nous sommes assez bien positionnés pour dire aux deux parties que le statu quo n’est  efficace pour personne. L’Afrique perd ses ressortissants les plus dynamiques », a déploré l’auteur du rapport.

« Le rapport enjoint l’Europe à adopter une position différente envers l’Afrique et les discussions à ce sujet ont déjà commencé. Mais il met aussi en lumière le fait qu’à court-terme, de jeunes africains vont continuer à arriver sur le continent européen et interroge le bloc sur les solutions qu’il entend mettre en place pour répondre à cette situation ».

Même si la migration a diminué, aux yeux de M. Yayha, l’arrivée des Africains en Europe constituera un problème générationnel.

« Si l’Afrique, en tant que continent, maintient une croissance économique de 10-11 % pendant une décennie, alors la situation changera, car les gens auront des opportunités dans leur propre pays », a-t-il indiqué.

« Mais pour l’instant ce n’est pas le cas. La croissance est anémique. Je vis au Nigéria, où elle se situe à 1,9 % et est donc bien loin de répondre aux demandes des citoyens ».

Un partenariat fondé sur le respect

Pendant la plus grande partie de la mandature de Jean-Claude Juncker à la tête de l’exécutif européen, les gouvernements européens ne parvenaient pas à établir des programmes visant à réviser les politiques de migration et d’asile du bloc et les débats se centraient principalement sur la réduction du nombre de migrants.

Toutefois Ahunna Eziakonwa et Mohamed Yayha croient tous les deux que les débats sur ces questions sur désormais les bienvenus et ils ont salué les remarques de la nouvelle présidente élue de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui a octroyé le portefeuille des partenariats internationaux à Jutta Urpilainen — un poste qui se veut lui-même le symbole d’un changement d’attitude au sein des institutions européennes.

« Il faut construire un partenariat fondé sur le respect. Des solutions à court terme ne vont pas nous y amener », a déclaré Ahunna Eziakonwa.

La distinction entre réfugiés et migrants remise en cause

En raison du souci permanent de l’Europe pour maintenir la migration sous contrôle, on oublie facilement que plus de 80 % des mouvements de population en Afrique ont lieu sur ce même continent.

Selon Mme Eziakonwa, l’Europe devrait reconnaître que les pays africains accueillent aussi de très nombreuses personnes déplacées. Leur nombre s’élève à un million en Éthiopie, un million en Ouganda, 600 000 au Kenya. Il y a 2,6 millions de personnes dans ces trois pays qui peuvent difficilement se permettre d’accueillir autant de gens. Il faut mettre cela en perspective avec les chiffres concernant l’Europe. »

« On pourrait soutenir qu’il y a une différence entre les réfugiés et les migrants économiques, mais le fait est que pour certains de ces pays moins bien lotis, le fardeau des réfugiés est bien plus pesant qu’il ne l’a jamais été pour un pays européen », a-t-elle conclu.

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