De la Syrie à la Bulgarie : « Maintenant, j’enseigne à l’université » (II)

L'université de Sofia, en Bulgarie. [RossHelen/Shutterstock]

Elias vit à présent à Sofia, la capitale de la Bulgarie, un pays qui n’était pas du tout préparé à recevoir des réfugiés à l’époque où le jeune homme est arrivé. Un article d’Euractiv Roumanie.

Elias vit désormais dans le centre le Sofia avec sa femme et son enfant. Il travaille pour une société d’informatique qui a des contrats avec de nombreuses entreprises dans le monde arabe, et enseigne l’arabe à l’université de Sofia.

Lorsqu’il a du temps libre, il est bénévole auprès des personnes errant dans les rues de Sofia avec un sac à dos pour seul bagage, fuyant la police, dormant où ils le peuvent, attendant de pouvoir continuer leur voyage vers les pays plus riches de l’Europe occidentale, où ils pourront se reconstruire une vie.

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Au départ, quelle était votre destination?

L’Allemagne, ou la Suède, ou un pays où j’aurais pu avoir de meilleures opportunités. Pourquoi suis-je resté en Bulgarie? La situation était critique. Nous étions dans un camp, dans de très mauvaises conditions.

C’était quand?

Il y a un an, à Sofia.

Vous êtes venu illégalement en Bulgarie…

Oui, bien sûr, il n’y a pas d’autre moyen… Pas de moyen légal… Comme je vous le disais, nous n’avons pas de passeports. La seule manière d’arriver en Europe est d’y venir clandestinement. Il n’y avait aucun moyen légal de le faire.

J’ai commencé à penser : bon, je parle plusieurs langues. Je vais aider ceux qui ne parlent aucune autre langue que la leur. Donc j’ai commencé à aider d’autres réfugiés. Après une semaine, je donnais des cours aux enfants dans le camp, je voyageais avec certains groupes juste pour apporter du soutien à d’autres réfugiés, dans d’autres camps, à Sofia et dans sa périphérie, et c’est ainsi que j’ai rencontré ma femme, dans un camp.

Mon patron aide aussi les réfugiés. Je l’ai rencontré dans un camp près de Sofia.

Était-il également bénévole? 

Oui. Après quelques mois, il m’a contacté : « Salut, Elias… On est en train de développer des programmes informatiques, tu pourrais nous aider. »

C’est un entrepreneur informatique?

Oui, et je travaille maintenant pour son entreprise. Je pense que c’est un travail correct.

La situation est en pleine évolution ici. Les camps n’ont peut-être plus autant besoin d’aide qu’au début. J’ai pensé qu’il était temps que j’offre quelque chose en retour au pays qui m’a protégé, au moins. Parmi les bénévoles, il y avait un professeur de l’université, qui est devenu mon ami. Un jour, il m’a invité à l’université pour rencontrer les étudiants. J’ai simplement commencé à parler avec eux. Ils m’ont apprécié et m’ont offert un poste à l’université. Je suis de langue maternelle arabe, donc…

Leur donnez-vous des cours?

Oui, je suis lecteur de langue arabe. Ils savaient que j’avais une bonne expérience de l’enseignement. J’ai été professeur à Cuba, à l’université de la Havane, pendant quatre ans. J’aime ce métier. C’est plus intéressant que l’informatique, que de travailler dans une entreprise de sous-traitance ou ce genre de choses. Mais il y a plus d’opportunité dans ce type de sociétés, surtout au niveau financier. Et l’université… En fait, je travaille là-bas bénévolement, parce que les salaires y sont très bas. Au moins, je le fais pour les Bulgares (et non pour le gouvernement), pour les personnes qui m’ont aidé au début.

Les Bulgares en général, pas l’État.

Oui, mais je ne veux pas jeter la pierre au gouvernement car la situation dans les camps est bien meilleure maintenant qu’au début. Quand nous sommes arrivés, nous étions 10 000. C’est un chiffre conséquent pour un petit pays pauvre comme la Bulgarie. C’est pour cette raison que tous les réfugiés, du moins les plus instruits, vont en Allemagne ou dans d’autres pays.

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Vous dites cela alors que vous êtes bien intégré. Vous avez deux emplois, une famille…

Oui, ma famille est ici.

Mais vous le dites quand même.

Oui, parce que, comme je vous l’ai dit, je ne pensais pas rester ici, mais le destin m’a fait rester ici, peut-être pour rencontrer ma femme.

Vous avez rencontré votre femme ici. Est-elle Bulgare?

Elle est moitié Bulgare, moitié Syrienne.

L’une des raisons pour lesquelles je suis resté ici est que j’ai compris qu’il y avait des opportunités pour rester et obtenir un bon emploi. D’autres réfugiés ne savent même pas qu’il y a des opportunités ici. La barrière de la langue est parfois très difficile à surmonter. Ceux qui ne parlent pas plusieurs langues ont beaucoup de mal à s’intégrer. Je pense que le travail est le meilleur moyen de s’intégrer dans une société.

Vous parlez bulgare maintenant?

(Rires) Non. La honte.

Envisagez-vous de rentrer un jour en Syrie ou vous sentez-vous Bulgare à présent? Vous sentez-vous chez vous ici?

Pas vraiment.  Je ne me sens pas chez moi comme je l’étais à Cuba. Je me sens plus Cubain. Une partie de moi est cubaine, l’autre partie est syrienne.

Pas encore Bulgare?

Pas encore Bulgare.  Parce que c’est différent. Ici, les gens me font ressentir que je suis étranger. Je suis la même personne, mais quand je parle arabe, ils se disent « hmm, ces Arabes ». Mais si je parle espagnol, ils commencent à plaisanter avec moi, comme pour dire « ok, tu es le bienvenu ici… »

Comment expliquez-vous cela?

C’est de la faute des médias ! Pas seulement ici, en Bulgarie. Je pense qu’une propagande malveillante est en marche dans de nombreux pays. Ils veulent montrer les réfugiés d’un mauvais œil, les faire apparaître comme de mauvaises personnes qui n’ont pas leur place en Europe.

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