La société civile albanaise dément les allégations du gouvernement selon lesquelles leurs protestations serviraient la Russie

Des Albanais protestent dans le centre de Tirana contre l'augmentation de 40 % du coût du carburant et des denrées alimentaires. L'Albanie étant l'un des pays les plus pauvres d'Europe, ils réclament davantage de soutien de la part du gouvernement. [Alice Taylor]

Les Albanais protestent depuis plus d’une semaine contre l’augmentation des prix de la nourriture, du carburant et de l’énergie. Le gouvernement les a qualifiées de hontes nationales et a déclaré que leurs protestations servaient la Russie et le Kremlin — une affirmation que les militants ont entièrement rejetée.

L’institut national des statistiques, l’INSTAT, a révélé que le coût de 30 produits alimentaires essentiels a augmenté de 40 % depuis janvier 2022, notamment la viande, les produits laitiers, les huiles de cuisson, les fruits et les légumes. Le coût du carburant a également augmenté de 40 %, et certains ont du mal à payer les factures d’énergie plus élevées.

Les protestations à travers le pays ont réuni des étudiants, des agriculteurs, des militants et des citoyens ordinaires dans certaines des plus grandes manifestations non partisanes de ces dernières années. Les manifestants affirment que l’augmentation du coût des denrées alimentaires, du carburant et de l’électricité est trop importante pour l’une des nations les plus pauvres d’Europe, où un tiers des habitants vivent sous le seuil de pauvreté.

Le Premier ministre albanais Edi Rama a déclaré que les manifestants se rassemblaient pour protester contre les conséquences de la guerre en Ukraine, ce qui a conduit à des accusations de rémunération des manifestants, qui seraient « au service de Poutine ».

M. Rama a même déclaré — un jour seulement avant l’arrivée à Tirana du chef de la diplomatie de l’UE, Josep Borrell, mardi 15 mars — qu’un « fonctionnaire de Bruxelles » lui avait dit que les manifestants servaient la cause de la Russie et qu’il voulait savoir « qui les organise ».

L’une des organisatrices de ces manifestations, l’universitaire, journaliste et activiste Rezearta Caushaj, a confié à EURACTIV : « Je ne suis en aucun cas soutenue, influencée ou liée à la Russie ou à toute personne liée à la Russie. Je ne soutiens pas l’invasion russe ni celle d’aucun autre pays. »

« En tant que personne dont la famille dépend de deux salaires qui perdront bientôt leur valeur, je me suis sentie suffisamment en insécurité face à l’avenir pour réagir », a-t-elle expliqué, ajoutant que sa famille « qui comprend notamment des retraités et des personnes handicapées, est dans une situation encore plus précaire. »

Des Albanais avec le drapeau ukrainien avant une manifestation qui a eu lieu récemment à Tirana. Photo : Alice Taylor

Alors que le gouvernement a pris certaines mesures pour protéger les personnes les plus vulnérables de la société, les manifestants affirment que les augmentations de coûts obligeront même ceux qui n’étaient pas menacés de pauvreté auparavant à choisir entre nourrir leur famille ou rester au chaud.

EURACTIV a demandé à la Commission européenne si elle pensait que les citoyens albanais soutenaient Moscou, mais aucune réponse n’a été apportée au moment de la publication de cet article.

Les manifestants pensent que les accusations du gouvernement proviennent d’un désir de détourner l’attention de leurs autres plaintes, à savoir que les politiciens albanais permettent la manipulation du marché sur ordre de puissants oligarques et sont impliqués dans la corruption et des crimes financiers.

Selon plusieurs rapports, dont celui de Transparency International, l’Albanie est considérée comme présentant un risque important de captation de l’État et d’influence indue de l’élite économique.

Lutter pour joindre les deux bouts

Organizata Politike, un mouvement de la société civile de gauche impliqué dans l’organisation des manifestations, a également indiqué à EURACTIV qu’elles n’avaient rien à voir avec la Russie.

« Nous condamnons fermement l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine, et nous sommes solidaires du peuple ukrainien qui se bat pour sa liberté. »

Au lieu de cela, ils ont déclaré qu’ils manifestaient dans l’espoir de « contester l’élite dirigeante confortablement installée, de mèche avec quelques oligarques ».

Ils ont également averti qu’une augmentation de 40 % des prix du carburant, équivalente à 20 % du revenu quotidien d’un Albanais, était inacceptable.

« C’est une manœuvre spéculative d’Edi Rama et des oligarques qui contrôlent l’industrie du carburant en Albanie. Cela a provoqué une augmentation générale des prix du panier de consommation, ce que nous considérons comme criminel dans un pays où un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, et où le salaire minimum est le plus bas de la région », a expliqué un porte-parole.

Ils ont critiqué le gouvernement pour une série de réponses inadéquates — au tremblement de terre de 2019 qui a tué 51 personnes d’abord, à la pandémie de Covid-19 ensuite, et aux retombées de la guerre à présent.

« Le sentiment général de frustration en Albanie résulte de nombreuses années de pillage des ressources publiques au profit de quelques individus, ainsi que de l’incompétence générale du gouvernement dans la gestion des crises. Enfin, le peuple réagit », ont-ils ajouté.

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