La Turquie intensifie ses efforts en matière de « soft power » mais néglige les questions intérieures

Une photo distribuée par le bureau de presse du Président turc montre le Président turc Recep Tayyip Erdogan s’adressant aux membres du Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir lors de la réunion des responsables provinciaux à Ankara, en Turquie, le 23 novembre 2021. [EPA - EFE / TURKISH PRESIDENT PRESS OFFICE H]

La Turquie utilise la charité et l’aide afin d’améliorer son image sur la scène internationale et étendre son influence, en particulier dans les Balkans occidentaux. Toutefois, chez elle, elle fait face à des problèmes de pauvreté, un manque d’emplois, une inflation croissante et à un régime de plus en plus autoritaire.

Selon les données publiées dans un article du Daily Sabah, un quotidien pro-gouvernemental, la Turquie a fourni de l’aide à plus de 14 organisations internationales œuvrant à l’atténuation des dommages causés par la pandémie. Elle a notamment fourni une assistance sous diverses formes à plus de 131 pays, du Sénégal à la Norvège en passant par le Monténégro, l’Espagne ou encore encore la Chine.

L’aide apportée était variée et comprenait aussi bien des ventilateurs, des équipements de protection individuelle (EPI) et des tests de dépistage de la Covid que de l’argent, la construction d’hôpitaux entiers ou encore de nouvelles maisons pour les victimes du tremblement de terre.

La Turquie a également distribué des vaccins à une vingtaine de pays, dont la plupart des pays des Balkans occidentaux et plusieurs pays africains. Le pays développe actuellement son propre vaccin, le Turkovac, qui sera probablement distribué à ceux qui n’ont pas réussi à se procurer des vaccins occidentaux.

Selon le Daily Sabah, « la Turquie a acquis une image de nation généreuse grâce à ses efforts humanitaires au cours des deux dernières décennies ».

En plus de ses efforts humanitaires, la Turquie a travaillé dur pour se positionner comme un partenaire commercial de premier plan en Europe du Sud-Est et au-delà.

Fin décembre, le président du parlement turc, Mustafa Sentop, a annoncé que 600 entreprises turques étaient présentes en Albanie, employant plus de 15  000 personnes. Il a ajouté que son pays avait investi quelque 3,5 milliards de dollars en Albanie tout en réaffirmant son soutien à l’adhésion de Tirana à l’Union européenne.

Les relations entre Ankara et Tirana sont si étroites que certains appellent le président Recep Tayyip Erdogan « le Sultan » et le Premier ministre albanais Edi Rama « le Pacha », en référence à l’appartenance de l’Albanie à l’Empire ottoman d’autrefois.

Mais quel est le coût de tout cela ?

Dans une question parlementaire en mai 2020, l’eurodéputée française Julie Lechanteux avait relevé que la Turquie « a profité de la crise de la Covid-19 pour apparaître plus efficace et solidaire vis-à-vis des pays des Balkans, avec une “diplomatie de l’aide médicale” destinée à redorer son blason dans les anciens territoires de l’Empire ottoman et à accroître son influence dans la région ».

Elle avait alors poursuivi en affirmant que l’opération semble faire partie d’une stratégie politique qui « contraste ouvertement avec les intérêts européens ». Et, « étant donné que la Turquie est toujours officiellement candidate à l’intégration européenne, quelle est la position de la Commission en ce qui concerne l’influence turque dans les Balkans ? », avait-elle demandé.

Oliver Varhelyi, commissaire européen chargé du voisinage et de l’élargissement de l’UE, avait répondu que « la promotion de la coopération et des relations de bon voisinage entre les États membres de l’UE, les partenaires des Balkans occidentaux et la Turquie est un élément important pour la stabilité du continent européen ».

Après le séjour semble-t-il interminable des Balkans occidentaux dans la salle d’attente de l’élargissement de l’UE, la Turquie est l’un des nombreux pays qui ont entrepris de cimenter leur influence dans la région.

La Serbie, soutenue par Moscou, mais également la Russie, la Chine et la Turquie ont toutes utilisé diverses formes de diplomatie, notamment dans le domaine des infrastructures, des finances, du commerce, de la médecine et de la médiation afin de combler le vide laissé par l’Union européenne.

Certains analystes affirment que M. Erdogan ambitionne de devenir un acteur majeur dans la région, principalement en raison de son engagement et de ses relations étroites avec les dirigeants de l’Albanie, du Kosovo, du Monténégro et de la Bosnie-Herzégovine.

Ankara a également annoncé qu’elle ferait pression en faveur de l’indépendance du Kosovo tout en signant des accords secrets visant à expulser les membres présumés du mouvement Gülen du pays et de l’Albanie voisine. Ces affaires, qui concernent plus de 100 personnes, ont été qualifiées par les rapporteurs des Nations Unies d’« enlèvements extraterritoriaux », de « retours forcés » et de « disparitions forcées ».

L’éducation sous les feux de la rampe

Le président turc, qui attribue le coup d’État manqué de 2016 aux partisans de Fethullah Gulen, actuellement en exil, a rassemblé des milliers de partisans présumés, en a emprisonné beaucoup et en a fait disparaître d’autres.

Ce sont ces enlèvements extraterritoriaux que beaucoup considèrent comme l’une des conséquences les plus inquiétantes de l’influence de la Turquie. En outre, lors de visites officielles, les responsables turcs ont clairement indiqué qu’ils attendaient des États qu’ils coopèrent à cette répression des adeptes du mouvement Gulen s’ils voulaient conserver des relations réciproquement bénéfiques avec la Turquie.

Cette « répression » a également consisté en la fermeture massive d’écoles turques non conformes à l’État dans plusieurs pays des Balkans. En Albanie, le gouvernement turc a également fait pression pour fermer des écoles qui seraient liées au mouvement Gulen et la police a fait des descentes dans certaines d’entre elles sans mandat, en présence d’étudiants.

Parallèlement, la fondation Maarif, rattachée à l’État, possède plus de 353 écoles dans 67 pays de par le monde.

Cette fondation a été au centre d’une controverse en mai 2021, lorsque le gouvernement turc a augmenté son financement de 300 %, portant son budget annuel à plus de 140 millions d’euros, à un moment où le système éducatif national était pourtant en difficulté.

Le chef du syndicat des travailleurs de l’éducation et des sciences, Orhan Yildirim, a confié au quotidien turc Cumhuriyet que cela signifie que de nombreux étudiants ne pourront pas atteindre leurs objectifs pédagogiques.

« Toutes les ressources financières réservées à la Fondation Maarif ont pour conséquence que les besoins de millions de familles et d’étudiants qui vivent dans des conditions économiques difficiles et qui auraient pu être comblés avec ces dernières ne le seront pas. »

Le désastre de la pandémie

En ce qui concerne la Covid-19, la Turquie affiche des taux de vaccination parmi les plus élevés des Balkans, mais elle s’en est mal sortie lors de la pandémie. Le gouvernement a été vivement critiqué pour avoir donné la priorité aux questions politiques et économiques au détriment de la santé publique.

Le gouvernement a également été accusé à plusieurs reprises de manipuler les statistiques et de dissimuler l’impact réel de la pandémie.

Aujourd’hui, le pays est aux prises avec une inflation grimpante, qui est actuellement de 36 %, et les économistes suggèrent que ces chiffres pourraient atteindre 50 % d’ici le printemps.

Pendant ce temps, à Tirana, un monument de marbre noir trône dans le parc du lac, en hommage aux plus de 2  000 personnes tuées lors du coup d’État manqué en Turquie. Remplacé une fois en raison du vandalisme, ce monument est une démonstration brutale du pouvoir que la Turquie exerce dans ce qui fut autrefois son territoire.

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