Lettonie : des élections sous haute tension

Concert final lors de la célébration de l'indépendance du pays, le 8 juillet 2018 à Riga.EPA-EFE/Toms Kalnins

Cet article fait partie de l'édition spéciale Dossier spécial Lettonie : le roman noir de la zone euro.

La lutte contre la corruption est un des sujets phares de la campagne pour les législatives du 6 octobre. Mais des cabales étranges vraisemblablement alimentées par la Russie ont tendance à salir la classe politique. Quatrième et dernier volet de notre dossier spécial Lettonie.

« Ici, même les sondages sont corrompus ! » Dans un bâtiment de la vieille ville de Riga, Juta Strike, ex-fonctionnaire du bureau anti-corruption et candidate aux élections législatives du 6 octobre, montre fièrement les locaux de parti, le Nouveau Parti conservateur (NPC), fondé par l’ancien ministre de la justice Janis Bordans. Les dernières estimations ne lui donnent que 4 % d’intentions de vote. « On nous rétrograde dans les sondages parce qu’il y a un seuil minimal de 5 % pour être élu. Ca décourage nos électeurs potentiels », explique Juta Strike.

Un pays tiraillé entre Russie et influence américaine

Ainsi aux municipales, le parti qui a fait de l’anti-corruption son principal cheval de bataille avait rassemblé trois fois plus de voix que prévu. Le NPC défend d’arrache-pied l’identité lettone traditionnelle, et ses candidats affichent fièrement des photos d’eux-mêmes déguisés en habit folkloriques. La première indépendance du pays, déclarée en 1918, a fait l’objet de célébrations à rallonge début juillet. 43.000 participants issus de centaines de chorales ont défilé en chantant dans la ville, affublés de couronnes vertes.

Une façon de tirer un trait sur l’occupation russe, qui a plongé  le pays sous un joug que certains Lettons assimilent à l’enfer jusqu’en 1989 : les chants traditionnels avaient joué un grand rôle dans l’insurrection du pays contre l’occupation russe.

Le pays reste tiraillé entre une population à 40 % russophone et d’origine russe, l’identité lettone, et une forte attirance pour les pays anglo-saxons et le libéralisme à l’américaine.

Difficile de discerner le moindre signe d’appartenance à l’UE dans ce pays de la zone euro, si ce n’est la monnaie, alors que l’influence américaine est omniprésente, des énormes SUV aux  éternels hamburgers, en passant par la fuite des cerveaux : les jeunes lettons partent volontiers dans des pays anglo-saxons, pour souvent ne pas revenir. L’Europe fait rarement objet de débat. Aux dernières élections européennes, seulement 30 % des électeurs s’étaient déplacé, soit moitié moins que pour les scrutins nationaux. A l’inverse, les médias russes, qu’il s’agisse de médias en ligne ou des chaines de télé, sont omniprésents.

Le Nouveau parti conservateur a recruté deux anciens du Knab, remerciés pour avoir été un peu trop loin dans leurs enquêtes. Juta Strike assure que le cas du gouverneur de la banque centrale, qui représentait un dossier simple, n’avait aucune raison de rester sur une étagère durant 5 ans. « On avait tout en 2013. Mais les dossiers délicats, ou qui concernent des intérêts russes, personne n’y touche. La justice n’en veut pas », résume-t-elle. Selon le dirigeant du parti, l’ancien juge Janis Bordans, « Riga est toujours la capitale européenne du blanchiment. Il faut prendre des mesures draconiennes pour changer ça ». Le parti souhaite notamment changer M. Putnins, le directeur de l’agence de régulation financière, la FCTC.

Le NPC n’est qu’un des 16 partis qui se présentent aux élections en Lettonie, pour un scrutin qui s’annonce compliqué : plusieurs partis entièrement nouveaux, des poids lourds plus traditionnels comme le parti de centre gauche Harmony, proche de la Russie, et un autre parti bien implanté, formé d’une alliance plutôt inattendue : l’Union des Verts et des fermiers, dont les membres font l’objet de nombreuses poursuites judiciaires.

Accusations en pagaille contre la classe politique

Comme souvent, la campagne est émaillée d’accusations violentes, pas forcément très documentées.

« La presse papier raconte n’importe quoi. C’est pas compliqué, la radio publique, qui est assez sérieuse, ne fait même plus de revue de presse » résume Iveta Kazoka, à la tête du think-tank Providus installé à Riga, et qui estime que les intérêts russes ont souvent tendance à « salir toute la classe politique lettone ».

La ministre actuelle des finances, Dana Reizniece-Ozola, est ainsi accusée par le seul journal économique de gérer la faillite d’ABLV aux dépens des intérêts russes, et est régulièrement caricaturée en mafiosa. Le vice-président de la Commission Valdis Dombrovskis avait déjà fait les frais d’une violente campagne lors de sa nomination à la Commission : certains médias l’accusaient de s’être fait offert un voyage par des intérêts privés. Une façon de salir son parti mais aussi l’Europe.

Un contexte dans lequel les réprimandes qui pleuvent de partout quant à la sureté du système financier ne sont pas prioritaires. Fin juillet, la Commission européenne a donné deux mois à la Lettonie pour transcrire la 4ième directive anti-blanchiment, alors que la 5ième vient d’être adoptée au Parlement européen. En plus d’imposer une forte réduction du total des avoirs de résidents étrangers aux banques, le gouvernement se félicite d’avoir fait passer au printemps une loi limitant la possibilité de mettre en place des sociétés écrans dans le pays.

Mais comme le fait remarquer le secrétaire d’Etat américain Marshall Billingslea, il reste une vingtaine de réformes urgentes à passer. Un challenge pour le gouvernement forcément de coalition qui sortira des urnes en octobre.

Subscribe to our newsletters

Subscribe