Lettonie : quand les États-Unis recadrent la Suisse des pays Baltes

La banque lettone Rietumu a été condamnée à une amende de 80 millions d'euros par la justice française, pour avoir blanchi des centaines de millions d'euros

Malgré les alertes, la BCE ne s’est penchée sur la finance lettone qu’après qu’une autre puissance, en l’occurrence les États-Unis, n’ait bloqué les échanges avec la troisième banque du pays. Second volet de notre dossier spécial Lettonie.

« En plus des mesures discriminatoires de l’autorité des marchés financiers, nous avons reçu des demandes de pots-de-vin et des tentatives d’extorsion de plusieurs officiels lettons de haut niveau ».

Adressée par une banque le 24 novembre 2017 au président de la BCE, cette lettre n’a suscité aucune réaction de la part de Francfort, pourtant responsable de la supervision des principales banques dans tous les pays de la zone euro, dont la Lettonie. Interrogée par Euractiv, la BCE n’a pas non plus souhaité réagir.

Pire, ce sont les États-Unis qui ont réagi l’hiver dernier pour recadrer sérieusement la deuxième banque lettone, ABLV, l’accusant à la fois de corruption et de blanchiment, et entraînant une crise en cascade : la fuite immédiate de capitaux, chez ABLV et d’autres banques lettones, a forcé la BCE à imposer une suspension des paiements de la banque. Autant dire sa fermeture immédiate. La propagation de la crise a été évitée de justesse : la BCE a limité la casse. Sa mission de garantir la confiance dans l’euro en a pris un coup.

À Riga, l’épisode est un douloureux souvenir.

« Ça a fait l’effet d’une bombe », reconnaît le député Ainars Latkovskis, à la tête de la Commission de la défense, des affaires intérieures et de la prévention de la corruption,  dans un des bâtiments du Parlement, dans la vieille ville. Le département d’État américain assurait alors « avoir toutes les raisons de croire qu’ABLV a institutionnalisé la pratique du blanchiment comme un des piliers des pratiques de la banque » tout en pratiquant la corruption.

« La Lettonie, ça a été la Suisse des pays baltes. Les autres pays européens se moquaient de nous, mais c’était le cas. Lors d’un voyage aux États-Unis, un fonctionnaire du Trésor m’a dit que le pays compensait 1 % des dollars américains en circulation. Le problème, c’est que les services de contrôle n’ont pas suivi », reconnaît l’élu du nord du pays.

L’excuse officielle, servie à répétition par le gouvernement letton, est celle-ci : le contrôle anti-blanchiment du pays se serait trouvé rapidement dépassé face à une industrie bancaire en pleine expansion, qui s’est engouffrée à grande vitesse  après la crise de 2008 dans une activité à haut risque : celle d’offrir un pont entre les pays de l’ex-URSS et le reste du monde. Les avoirs des non-résidents dans les banques lettones, que le gouvernement veut ramener à 5 % du total, ont représenté jusqu’à 40 % du total des capitaux des banques lettones.  Ce qui n’a pas posé grand problèmes à la BCE à l’entrée du pays dans la zone euro, célébrée en grande pompe en 2014 à Francfort. Soit trois ans après l’Estonie, et quelques mois avant la Lituanie.

L’Europe aux abonnés absents, les États unis aux manettes

La Commission Juncker a aussi cru bon de donner à un ancien Premier ministre letton, Valdis Dombrovskis, le titre de vice-président en charge de la zone euro. Pourtant à Riga, sur les questions financières, l’interlocuteur principal du gouvernement comme des spécialistes de la finance n’est ni letton, ni même européen. Il s’agit d’un ministre du Trésor américain : Marshall Billingslea, vice-secrétaire d’État à la lutte contre le financement du terrorisme. Cet ex-fonctionnaire de l’OTAN n’a pas ménagé sa peine pour s’occuper des banques lettones qu’il accuse d’avoir contribué au financement du programme d’armement en Corée du Nord, blanchi l’argent issu de la corruption d’oligarques ukrainiens, et d’être intervenues dans l’affaire des banques moldaves. Venu de nombreuses fois dans la petite capitale, il a multiplié les déclarations tonitruantes, notamment en mai dernier à la télévision publique.

« Nous souhaitons vraiment que les pays alliés prennent des mesures [contre le blanchiment et le financement du terrorisme]. Si ce n’est pas le cas, ou si nous perdons confiance dans le processus, nous prendrons des mesures. C’est ce qui s’est passé pour ABLV », a-t-il indiqué.

À l’inverse, la discrétion des institutions européennes face au sujet du blanchiment comme de la corruption est impressionnante.

La BCE n’a cessé d’avancer son incompétence en matière de blanchiment ; de fait, le contrôle des flux financiers reste une chasse gardée des États membres, contre toute logique. Et la Commission n’a pas émis la moindre critique non plus, se bornant à réclamer à la Lettonie de transcrire la 4e directive anti-blanchiment.

Le Parlement européen en back-up

Le Parlement européen est finalement la seule institution à avoir abordé le sujet sérieusement, et à tenter de faire bouger les choses.

Interrogé par un eurodéputé lors d’une audition au Parlement européen, M. Putnins, le directeur de l’autorité de régulation de la finance et des banques (FKTK, ou « foutouk » en letton), a par exemple dû confirmer qu’il avait connaissance des liens indirects entre ABLV et le programme d’armement de la Corée du Nord avant que le Trésor américain ne perde patience.

C’est aussi le Parlement européen qui a interrogé à deux reprises Danièle Nouy, présidente du conseil de supervision de la BCE, puis Mario Draghi sur le sujet.

« Il est certain qu’il y a un vrai problème de contrôle du blanchiment en Europe. À Riga, l’argent russe est partout, les intérêts russes aussi. Il faut absolument qu’une autorité de contrôle du blanchiment soit créée au niveau européen », avance Sven Giegold, député européen vert et membre de la commission TAX3.

L’hypothèse d’une telle structure est actuellement en discussion dans le cadre d’un groupe de travail monté par la Commission, qui doit se réunir en septembre. En son absence, le risque de blanchiment en Lettonie est longtemps resté confidentiel.

Sauf en France, où le nom de la Lettonie éveille tout de suite les soupçons au Parquet national financier (PNF). Lors de l’épisode de fraude à la TVA sur le CO2, en 2008, la deuxième banque du pays, Rietumu, avait blanchi des centaines de millions d’euros issus de la fraude à la TVA, sans même la moindre pincette, entre Riga et Paris. La société France Offshore, de mèche avec la banque lettone, démarchait ses clients potentiels à l’aide d’emails à en-tête de l’ambassade de Lettonie en France.

« La banque avait ouvert un bureau de représentation en France, et non un établissement bancaire, ce qui lui permettait d’éviter le contrôle des autorités françaises », explique Patrice Amar, procureur en charge de l’affaire « France Offshore » au PNF. Le bureau de la banque en question distribuait simplement des cartes bancaires aux clients de France Offshore, une officine créée spécialement pour faire soi-disant de l’optimisation fiscale. Elle incitait ses clients à créer des sociétés en Lettonie, adossées à des comptes en banque Rietumu. Le cash était ensuite retiré des sociétés avec les cartes bancaires françaises. 349 comptes avaient été créés à cette occasion.

En France, le tribunal de Paris a condamné la banque Rietumu à une amende de 80 millions d’euros. « C’est un peu moins de la moitié de ce qui a été blanchi au total. Mais la banque n’a rien payé pour l’instant, ils ont fait appel », précise Patrice Amar. La subite création de nombreuses sociétés par des Français à Riga n’a jamais fait ciller la moindre autorité lettone. Aucune remontrance n’a non plus été faite à la Rietumu en Lettonie. Les millions d’euros retirés des distributeurs automatiques en France grâce à la banque lettone sont toujours dans la nature. Dans la zone euro, il suffit que la régulation bancaire pêche dans un pays pour que les 18 autres en paient le prix.

Retrouvez le troisième épisode de cette série sur la Lettonie demain, sur Euractiv.

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