Seulement 12 jours sans mort en 2020 : pourquoi la police américaine tue autant ?

Un agent de la force publique armé garde les yeux sur la foule lors d'une quatrième journée de troubles à la suite de la fusillade de Jacob Blake par des policiers, à Kenosha, Wisconsin, USA, le 26 août 2020. [EPA-EFE/Matt Marton]

Une récente étude révèle que depuis la mort de George Floyd le 25 mai 2020 à Minneapolis, il n’y a eu que trois jours où la police américaine n’a tué personne. Pourquoi les forces de l’ordre tirent et tuent autant aux États-Unis ? Des explications de notre partenaire Ouest France.

Les chiffres sont ahurissants. Depuis la mort de George Floyd le 25 mai 2020 à Minneapolis, il n’y a eu que trois jours où la police américaine n’a tué personne.

Pire : selon une étude de « Mapping Police Violence », révélée par le magazine américain Newsweek et relayée par L’Obs, la police américaine a tué 751 personnes au cours des 235 premiers jours de 2020.

En 2020, seulement 12 jours sans mort

Selon le décompte de l’activiste Samuel Sinyangwe, co-fondateur de « Mapping Police Violence » et « Police Scorecard », deux projets qui retracent les violences et fusillades policières aux États-Unis, le 4 juin, le 14 juin et le 12 août, la police américaine n’a tué personne.

Le calendrier, posté sur le compte Twitter de Samuel Sinyangwe, fait froid dans le dos. Le 24 août, il publie : « Depuis le début de l’année 2020, soit 235 jours, il n’y a eu que 12 jours où la police n’a pas tué quelqu’un. »

Un rapport choc qui intervient quelques jours après une nouvelle bavure apparente de la police américaine, ouvrant le feu à plusieurs reprises sur un homme noir qui contournait son véhicule lors d’un contrôle de police. Depuis, et comme après la mort de George Floyd, la colère a regagné plusieurs villes américaines ou des affrontements parfois violents ont eu lieu.

Une vague de contestation suivie par les joueurs professionnels de basketball américains, qui ont refusé de jouer les matches prévus dans la nuit de mercredi à jeudi, en signe de protestation contre les violences policières.

Campés sur le deuxième amendement

Un fléau que ne parvient pas à endiguer la société américaine qui reste campée sur le deuxième amendement de sa Constitution. Ce dernier reconnaît la possibilité pour le peuple américain de constituer une milice (« bien organisée ») pour contribuer « à la sécurité d’un État libre », et garantit en conséquence à tout citoyen américain le droit de porter des armes.

Une loi qui laisse la porte ouverte à un climat de tension accru, notamment lors de contrôles de police, puisque nul ne sait si le conducteur possède, ou non, une arme dans sa boîte à gants.

Rappelons qu’aux États-Unis, il est interdit de sortir de son véhicule lors d’un contrôle de police, pendant lequel les officiers demandent au conducteur de garder les mains sur le volant, afin qu’elles soient visibles.

Les Afro-Américains, victimes sur-représentées aux USA

C’est un problème de taille. La prévalence du nombre d’Afro Américains tués par des policiers, par rapport au reste de la population américaine.

Aux États-Unis, ils représentent 28 % du nombre total de personnes tuées par la police depuis 2013, alors qu’ils ne comptent que pour 13 % de la population.

Pourquoi tant de coups de feu ?

Toutefois, une question persiste : pourquoi les policiers américains tirent autant de coups de feu pour neutraliser un seul individu ? Certaines situations impliquent, certes, un haut niveau de stress et d’adrénaline, mais face à des policiers professionnels et formés, cette réponse ne peut suffire.

« Si l’on s’en tient aux textes, les officiers de police sont autorisés à ouvrir le feu jusqu’à ce que la menace prenne fin », explique Seth Stoughton, professeur à l’Université de droit de Caroline du Sud, à la chaîne de télévision américaine CNN.

Mais que veut dire « mettre fin à une menace » ? Et comment l’interpréter ? Combien de coups de feu peuvent-ils tirer ?

Dans le cas de Jacob Blake, qui pourrait rester paralysé après avoir été hospitalisé dans un état grave, l’enregistrement vidéo, tourné avec un téléphone portable, laisse entendre sept tirs, atteignant la victime de plusieurs balles dans le dos.

« Parfois, tirer plusieurs coups de feu a du sens, mais parfois, ça n’en a aucun », reconnaît, Seth Stoughton, également ancien officier de police. Des officiers« entraînés à tirer en rafale, sans discontinuer : s’arrêter pour évaluer l’état de la personne pourrait lui donner le temps de répliquer ou de blesser d’autres personnes », complète-t-il.

Des tirs « par mimétisme »

Le nombre élevé de coups peut aussi être attribué à un phénomène de mimétisme, voire de réflexe. « Lorsqu’un officier tire sur un suspect, un ou plusieurs de leurs collègues peuvent commencer à tirer également, même s’ils n’ont pas immédiatement perçu le suspect est une menace », analyse l’ex policier. « Cela peut créer de la confusion parmi les officiers. Ils peuvent confondre les tirs d’un autre officier avec ceux du suspect, ce qui peut les amener à continuer à tirer inutilement. »

Toutefois, les policiers américains manquent souvent leur cible. Une étude réalisée en 2019 par le service de police de Dallas a révélé que dans plus de 130 fusillades, les policiers ont atteint leurs cibles seulement 35 % du temps.

« De nombreux agents ne se souviennent pas du nombre de coups de feu qu’ils ont tirés »

L’anxiété et l’adrénaline peuvent aussi brouiller le jugement des agents, conduisant certains officiers à tirer plus que de raison. « De nombreux agents ne se souviennent pas du nombre de coups de feu qu’ils ont tirés lorsqu’ils sont interrogés immédiatement après une fusillade », confie Cedric Alexander, consultant en formation de la police, à CNN.

« Certains officiers déclareront, immédiatement après une fusillade, qu’ils ont tiré trois à quatre coups de feu alors qu’ils en ont réellement tiré 10 à 11 », relève Seth Stoughton. « Dans les moments de stress, d’adrénaline et de palpitations, un officier ne compte pas ses coups de feu. »

Manque de formation

Problème majeur aux États-Unis, les officiers de police ne reçoivent pas autant de formations sur l’appréhension physique d’un suspect ou les « techniques de la main vide » qui pourraient éviter une perte de vie, que sur l’utilisation d’une arme à feu.

« De nombreux agents recourent à l’utilisation d’armes à feu s’ils ne sont pas à l’aise pour appréhender d’abord un suspect avec la force physique », pense Seth Stoughton.« Quand des policiers ne savent pas si un suspect est armé, le manque de confiance d’un agent peut l’amener à tirer mortellement sur une personne non armée. »

 

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