Certaines solutions anti-immigrations encouragent les jeunes Africains à partir vers l’Europe

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Centre de réception de la Croix Rouge en Italie. [MikeDotta/Shutterstock]

La jeunesse africaine occupera une place centrale lors du sommet UE-Afrique. Pour les Européens, le plus important est de mettre en place des accords sur l’immigration avec l’Afrique. Marije Balt estime cependant que les allégations d’esclavage en Libye devraient inciter à la prudence : les solutions rapides pour freiner la migration peuvent avoir un impact grave sur les jeunes Africains.

Marije Balt est directrice de SpringFactor, ancienne diplomate et spécialiste sur la reconstruction après les conflits, engagée dans la consolidation de la paix et la transformation des conflits depuis 1995.

Le sommet UE-Afrique sur la jeunesse se tiendra à Abidjan, la « Manhattan des tropiques ». Cette ville est la plus grande de Côte d’Ivoire, en Afrique de l’Ouest.  Bien que la Côte d’Ivoire bénéficie de l’une des économies les plus dynamiques du continent, sa jeunesse n’en récolte pas les fruits. Selon l’Indice de développement de la jeunesse, la situation des jeunes y est plutôt pire qu’ailleurs en Afrique. Il n’est donc pas surprenant que beaucoup choisissent de partir pour l’Europe. Rien qu’en 2016, au moins 12 000 Ivoiriens sont arrivés en Italie.

Rares sont ceux qui obtiennent le droit d’asile, mais il est difficile de renvoyer les jeunes migrants en Afrique. Les gouvernements africains ne sont en effet pas enclins à collaborer avec les politiques migratoires de l’Europe. En Côte d’Ivoire récemment, on m’a dit : « L’Europe a provoqué l’afflux migratoire en éliminant Kadhafi, ce qui a provoqué le chaos en Libye. L’Europe a puisé à l’envi dans les ressources de l’Afrique. L’aide et les investissements économiques ne font pas le poids face aux flux financiers illicites – principalement de la part de multinationales occidentales qui contournent habilement leurs obligations fiscales. » Mais qu’en est-il de sa propre faiblesse en termes de gouvernance? Pour les pays européens, il est facile de critiquer les dirigeants africains, mais pour les Africains, l’Europe fait ce qu’elle veut en Afrique, puis critique.

Les envois de fonds de l’Europe vers l’Afrique rendent politiquement difficile pour les gouvernements africains de freiner la migration, souvent considérée comme « le problème de l’Europe ». En outre, l’opinion publique ne les encourage pas à réadmettre sur leur territoire des migrants arrivés en situation irrégulière en Europe. Lorsque l’UE a proposé au Mali un accord de rapatriement attrayant, des fonctionnaires se sont fait attaqués par la population, qui les accusait de les avoir trahis.

Entre-temps, l’Europe s’impatiente. « Où est passée ‘notre’ ancienne influence? Que l’Afrique assure l’imperméabilité de ses propres frontières. Les dirigeants – souvent vieux – ont-ils besoin d’argent et de matériel? Donnons! Discrètement, au besoin, comme en Libye. » Cette stratégie a permis aux responsables politiques européens de marquer des points et de créer une baisse drastique du nombre de migrants traversant la Méditerranée. Mais à quel prix ? La question se pose, alors que CNN documente des enchères de migrants africains réduits en esclavage en Libye.

Pendant ce temps, les choses bougent en Afrique de l’Ouest. Au Sénégal, au Burkina Faso et en Gambie, les mouvements de jeunesse ont réussi à chasser du pouvoir des dirigeants vieillissants. Les jeunes, devrait atteindre 400 millions d’ici 2050, ont pris conscience de leur influence. L’Indice Ibrahim 2017 de la gouvernance africaine met ainsi en garde les dirigeants africains contre le les mesures mises en place pour préserver le statu quo. Certains d’entre eux ont réprimé les manifestations et coupé l’accès à Internet. Maintenant, ils veulent restreindre davantage la liberté de mouvement des jeunes. Quitte à utiliser à cette fin des gardes-frontières bien formés et leur équipement de haute technologie – au départ destinés à lutter contre les passeurs de migrants et les terroristes. Les jeunes Africains craignent que ces outils encouragés par l’Europe ne se retournent contre eux. Et pendant ce temps, l’Union européenne continue de faire confiance aux dirigeants forts.

Heureusement, nous avons le sommet UE-Union africaine qui se concentrera sur la jeunesse. De généreux programmes d’aide généreux visant à créer des emplois pour les jeunes seront annoncés. Le thème de l’« esprit d’entreprise » a séduit donateurs et organisations d’aide. Pourtant, pour les jeunes en Afrique, il est difficile de démarrer ou développer une entreprise. Les personnes âgées n’estiment pas devoir leur faire de la place, et les « autorités » veulent leur part des profits. Dans ce contexte, l’aide a-t-elle un sens? Quel que soit votre « esprit d’entreprise », que feriez-vous de votre prêt ou de votre épargne? Partir pour l’Europe, bien sûr! Les jeunes africains sont impatients et Instagram leur montre ce que pourrait leur offrir le Vieux Continent.

Le sommet UE-Afrique ne devrait donc pas seulement discuter de ce qui aide les jeunes, mais aussi de ce qui les handicape. C’est devenu notre affaire aussi. Les politiciens européens ne peuvent pas se permettre d’intervenir comme ils l’entendent en Afrique et de contraindre les dirigeants à suivre leur programme en les achetant. Cela permet à ces dirigeants de renforcer leur pouvoir, d’étouffer la croissance économique réelle et de réprimer encore plus les jeunes. Notre aide bien intentionnée aux jeunes entrepreneurs risque de ne pas donner les résultats escomptés: leurs motivations à partir sont plus fortes. Et le nombre de jeunes en Afrique va doubler.

Si elle souhaite que des dirigeants africains tournés vers l’avenir et désireux d’agir en faveur de la jeunesse se joignent à elle, l’UE devrait viser une relation plus équitable et plus ouverte avec l’Afrique. Ne serait-il pas formidable de construire conjointement une nouvelle génération d’entrepreneurs africains avec des investissements européens en termes de connaissance, de technologie et d’intégration régionale.

Malheureusement, l’Europe continue de faire passer ses intérêts avant les pays africains. Ce qui dérange ces dirigeants tournés vers l’avenir, c’est la concurrence déloyale, les flux financiers illicites en provenance d’Afrique et les interventions de sécurité dans l’intérêt des pays européens. Un comportement à modifier, si nous voulons que ces dirigeants se joignent à nous. D’ici là, ne concluons pas d’accords avec l’Afrique qui incitent les jeunes à partir.

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