« Malgré l’urgence de la crise sanitaire, l’aggravation des inégalités hommes-femmes a très vite été soulignée »

"Nous développons un certain nombre de projets conjoints, notamment dans le cadre du Fonds de soutien aux organisations féministes." [© AFD]

En cette 46e Journée internationale du droit des femmes, le bilan est mitigé. Si des avancées ont été notables, comme l’arrivée dans certains pays dont la France de la diplomatie féministe, beaucoup de progrès restent à accomplir. D’autant que la pandémie de Covid-19 et les mesures sanitaires pour la contenir ont fait exploser les inégalités hommes-femmes et les violences conjugales.

Mar Merita Blat est experte Genre à l’Agence française de développement (AFD). Elle sera également la référente de l’AFD lors du Forum Génération Égalité, un rassemblement mondial pour l’égalité hommes-femmes organisé par ONU Femmes et co-présidé par la France et le Mexique, en partenariat avec la société civile, qui aura lieu en juin. Elle a également été membre de l’association Osez Le Féminisme et vice-présidente du plaidoyer d’ONU Femmes France. 

Que veut dire le terme de diplomatie féministe et quel rôle l’Agence française de développement a-t-elle dans ce domaine ? 

La diplomatie féministe est un engagement du gouvernement s’inscrivant dans le cadre de la promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes, qui se décline au sein des différentes politiques publiques nationales et de la politique étrangère française. Concrètement, l‘AFD, en tant qu’agence d’exécution de la politique d’aide au développement et de coopération internationales de la France, développe des programmes et des projets sur le terrain avec cette composante, ou dont c’est l’objectif principal.

Sur une thématique telle que les violences basées sur le genre, l’idée est par exemple de déployer des actions comme celles mises en œuvre dans le cadre d’un projet de centre de prise en charge des victimes en République centrafricaine, mis en place l’année dernière. Nous avons financé la création de ce centre, ainsi que l’ensemble des activités afférentes pour pouvoir fournir un soutien psychologique, la prise en charge des séquelles, notamment dans le contexte de crise sanitaire.

Ce projet centrafricain s’inspire beaucoup des pratiques développées en République démocratique du Congo par le docteur Mukwege, qui a d’ailleurs promu le projet. D’autres projets tout aussi importants existent pour développer l’entrepreunariat féminin, l’amélioration de l’accès à l’emploi, la déconstruction des stéréotypes de genre, ou encore les droit et la santé sexuels et reproductifs, qui sont une des grandes priorités de la France au vu de l’agenda international et du Forum Génération Egalité.

Dans le cadre du projet de loi de programmation relatif au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales, adopté le 3 mars à l’Assemblé nationale, l’AFD et Expertise France devraient bientôt fusionner. Quels types de projets allez-vous mettre en place ensemble ? 

Nous  travaillons en lien très étroit avec les équipes d’Expertise France, mais aussi avec Proparco, notre filiale dédiée au secteur privé. Nous développons un certain nombre de projets conjoints, notamment dans le cadre du Fonds de soutien aux organisations féministes, qui est un des livrables majeurs du groupe AFD pour le Forum Génération Egalité.

Ce fonds de soutien, doté de 120 millions d’euros, a été créé pour financer les organisations féministes du Sud. Nous sommes en train d’adapter nos procédures afin de créer de nouveaux mécanismes pour pouvoir financer ces structures, parfois de très petites tailles. On a lancé un premier appel à projets en décembre dernier, à hauteur de 15 millions d’euros, sur la thématique droit santé sexuels et reproductifs, pour financer des organisations féministes à travers un consortium d’associations, qui elles-mêmes vont se décliner dans toutes les géographies. Le fonds couvre tant l’Amérique latine que l’Afrique et l’Asie.

C’est un enjeu majeur d’arriver à connaître l’ensemble des besoins et des enjeux selon les différents contextes locaux et les populations. Les autres thématiques portées par le fonds sont la violence basée sur le genre, l’autonomisation économique et l’accès au droit. Expertise France développe des projets à l’intérieur de ce fonds de soutien et porte notamment le Fond genre Sahel, un projet de financement des mouvements et des associations dans la géographie sahélienne, qui est également pour nous un laboratoire pour développer des initiatives pertinentes. En 2020, nous nous sommes concentrés sur ces thématiques pour essayer de voir comment on peut, petit à petit, aller vers d’autres sujets en fonction des besoins que l’on observe sur le terrain. 

Diplomatie féministe, enjeu de communication ou réel axe de politique étrangère ?

Introduite en 2018 en France, la notion de diplomatie féministe reste floue. Le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes a remis au Quai d’Orsay un rapport faisant le point sur cet axe de politique étrangère.

Le Covid-19 a exacerbé les inégalités hommes-femmes, dans le domaine de l’emploi notamment, et les violences faites aux femmes. Pensez-vous que la communauté internationale se saisit suffisamment du sujet pour faire changer les choses ? Comment les plans de relance pourraient y remédier  ?

Je pense que la réaction aux difficultés liées à la Covid-19 peut être divisée en deux temps. Tout d’abord, nous nous sommes rendu compte que nous vivions une crise et qu’il y avait un certain nombre de sujets auxquels il était important de répondre tout de suite. Nous avons dû attendre plusieurs semaines avant d’avoir les premières réactions de la communauté internationale concernant l’impact que la Covid aurait sur l’égalité entre les femmes et les hommes, mais ça a duré très peu de temps.

Je pense que c’est extrêmement positif, car on se rend compte que malgré cette crise qui aurait pu faire oublier l’importance de l’aggravation des inégalités hommes-femmes, il y a eu de plus en plus d’analyses poussées sur le sujet. L’ensemble de la communauté internationale, y compris le secrétaire général des Nations Unies, a très vite souligné que la fermeture des services publics, le fait que les enfants aillent moins à l’école, que les familles se retrouvent plus longtemps enfermées à leur domicile, augmenteraient de facto les violences basées sur le genre et qu’elle seraient de plus en plus tabous. Ces enjeux essentiels ont très vite été traités, abordées et soulignés. 

Nous les avons inclus dans le cadre du Fonds de soutien aux organisations féministes, car cela nous paraissait essentiel de prendre en compte la pandémie, peu importe le pays dans lequel ces mouvements féministes se trouvent et les mesures de confinement appliquées. Quant aux plans de relance, ils prennent en compte l’égalité hommes-femmes de manière très différente selon les Etats, et parfois de manière peu conséquente. Cela dépend beaucoup de la prise en compte de ce sujet dans les politiques publiques nationales, de manière générale. 

Quels sont les prochains chantiers de l’AFD ?

Nous avons des engagements ambitieux en matière d’aide publique au développement genrée, avec un objectif de 50 % d’aides dédiées, soit 5 milliards d’euros qui se déclinent sur différents projets de l’AFD. Le deuxième livrable pour le Forum Génération Egalité est la coalition que notre agence a lancé autour des banques de développement, avec comme objectif de les mobiliser sur la question de l’égalité hommes-femmes. Nous avons présenté lors du sommet Finance en commun une déclaration d’engagement sur le sujet. 

Le but de cette déclaration est de faire en sorte que des projets puissent naître de thématiques innovantes comme celle du genre et du climat, mais aussi travailler à l’harmonisation des méthodologies de comptage en termes d’égalité entre les femmes et les hommes. En tant que pays de l’OCDE, la France, et c’est le cas de la plupart des bailleurs européens et d’Amérique du Nord, travaille sur la base du cadre statistique de l’OCDE.

Ce n’est pas forcément le cas des autres banques de développement, donc parfois on connaît difficilement la somme allouée à l’égalité entre les femmes et les hommes de tel ou tel Etat, car on ne sait pas ce qui est compté. C‘est un enjeu majeur d’arriver à produire des chiffres clairs et simples. Les banques multilatérales ont déjà travaillé auparavant sur ce sujet et il y aussi des initiatives de banques de développement privées, comme le réseau du 2X CHALLENGEqui a une méthodologie de comptage intéressante des financements dédiés à l’égalité hommes-femmes dans le secteur privé.

Nous essayons de faire en sorte que ces différents réseaux entrent en communication et délivrent des promesses conjointes pour le Forum Génération Egalité, tant sur le sujet de bonnes pratiques (projets, stratégies, financements, etc.), que sur les méthodologies, afin de savoir précisément de quoi on parle.

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