Violences policières, un complexe français ?

La police anti-émeute française était présente à Toulouse le 12 septembre dernier lors de "l'acte 96" du mouvement des Gilets jaunes. [EPA-EFE/GUILLAUME HORCAJUELO]

Alors que le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin vient de publier son tout nouveau « Schéma national du maintien de l’ordre », Amnesty International pointe dans un récent rapport l’« usage illégal de la force » par les policiers français en manifestation. Éternelle rengaine, pourquoi cette thématique est-elle si récurrente en France ? Et quelles différences avec nos voisins d’outre-Rhin ?

Jérémie Gauthier est sociologue à l’Université de Strasbourg et au Centre Marc Bloch de Berlin, spécialiste de la police en France et en Allemagne.

La semaine dernière, un rapport publié par Amnesty International accusait « les forces de l’ordre et le ministère public » français d’avoir « instrumentalisé des lois contraires […] pour verbaliser, arrêter arbitrairement et poursuivre en justice des gens qui n’avaient commis aucune violence ». La police française est-elle plus violente qu’ailleurs ?

L’absence d’indicateurs standardisés de mesure des recours à la force policière et leurs conséquences rendent difficile la comparaison entre les pays. Concernant la France, les données collectées par des ONG ou des journalistes indiquent une incontestable brutalisation du maintien de l’ordre c’est-à-dire de la gestion policière des foules protestataires. Depuis le 2 décembre 2019, c’est-à-dire depuis le début du mouvement des « Gilets jaunes », le journaliste David Dufresne a répertorié quatre décès, 344 blessures à la tête, 29 éborgnement et cinq mains arrachées. Les manifestant.e.s représentent la majorité des victimes, mais on compte aussi, parmi celles-ci des journalistes, des lycéen.e.s et des passant.e.s. Si l’Allemagne a connu quelques affrontements assez durs entre manifestant.e.s et forces de l’ordre (le G20 de 2017 à Hambourg par exemple), leur intensité et les dégâts physiques occasionnés se situent à un niveau nettement inférieur à celui observé en France. Le rapport d’Amnesty International que vous mentionnez concerne un autre aspect : la répression judiciaire d’individus interpellés en amont ou pendant les manifestations. Entre novembre 2018 et juillet 2019, environ 11 000 ont été placées en garde-à-vue dans ce cadre, et plus de la moitié ont été libérées sans poursuites. Le rapport s’inquiète des atteintes à la liberté de manifester produites par la criminalisation de certaines pratiques (porter des lunettes de piscines ou un masque, tenir une banderole etc). Le fait de casser la mécanique protestataire par sa judiciarisation existe également en Allemagne mais, là aussi, dans des proportions moindres qu’en France.

À quoi est due cette escalade des violences ?

Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, le nombre de manifestations a fortement augmenté. Mais cela n’explique pas tout. Des stratégies de maintien de l’ordre moins agressives en Allemagne ainsi que l’extrême rareté du recours aux armes mutilantes utilisées en France (grenades et lanceurs de balles de défense) sont les deux principales raisons de cette augmentation du nombre de tués et de blessés, sans précédent depuis les manifestations du 17 octobre 1961 (au cours de laquelle des centaines d’Algériens furent tués par la police parisienne) et du 8 février 1962 (neuf morts).

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Si les policiers français disposent d’armes lourdes, cela signifie-t-il qu’ils bénéficient aussi d’un plus grand soutien financier de la part de l’État ?

La comparaison les budgets est difficile tant l’organisation et le financement des polices diffèrent entre la France (centralisée) et l’Allemagne (fédérale). Des collègues sociologues notent néanmoins que les coupes budgétaires réalisées en France dans l’ensemble des services publics depuis une vingtaine d’années ont pour conséquence une réduction des effectifs des unités formées et spécialisées dans le maintien de l’ordre (les Compagnies républicaines de sécurité et les Gendarmes mobiles) car ces dernières coûtent particulièrement cher. Un des effet de cette raréfaction des ressources est la grande fragmentation des forces de police mobilisées ces dernières années : dans les manifestations, on trouve désormais des brigades anticriminalité, des unités de police de proximité, voire même parfois des brigades cynophiles ! Ces diverses unités vont intervenir lors de manifestations alors même qu’elles ne sont pas formées pour ça et que ce n’est pas leur cœur de métier. En Allemagne, où les réserves budgétaires sont importantes, pas besoin de boucher les trous : les effectifs disponibles en maintien de l’ordre assurent la majorité du temps une supériorité numérique face aux protestataires.

Les manifestations contre les violences policières aux États-Unis ont trouvé un puissant écho dans plusieurs pays européens : en Angleterre, en France… Mais pas en Allemagne. La perception qu’ont les Allemands de leur police est-elle très différente de celle en France ?

Les enquêtes dont nous disposons sur la perception de la police dans ces deux pays placent l’Allemagne devant la France, et ce, quels que soient les indicateurs. Par exemple, en 2017, 79 % des sondés estimaient avoir confiance dans la police française. Au même moment, environ 86 % des sondés déclaraient la même chose en Allemagne.

Entre la France et l’Allemagne, la différence la plus importante réside dans le sentiment d’équité. En France, ce sentiment s’effondre pour la police : une minorité des sondés (autour de 40 % selon les enquêtes) considèrent que la police française traite les gens de manière égalitaire, notamment en raison de l’origine des personnes et/ou de la couleur de peau. Parmi les répondant.e.s appartenant à des groupes minoritaires, les jugements portés sur la police française connaissent une forte érosion. En Allemagne, la police est perçue comme une institution relativement égalitaire, et ce, quel que soit le groupe social considéré.

Comment expliquer cette crise de confiance ?

Pour la France, je ne parlerai pas de « crise » mais d’ « érosion » de la confiance. En revanche, il existe une « crise » du sentiment d’équité envers la police. Certaines pratiques policières constituent des atteintes manifestes au principe d’égalité. En France, les contrôles d’identité ainsi que les violences physiques ciblent majoritairement les jeunes hommes noirs et arabes, et ce, à taux d’infraction égal. Outre-Rhin, les écarts des taux de contrôles entre les groupes majoritaires et minoritaires sont beaucoup plus faibles qu’en France.

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Pourquoi ces contrôles d’identité massifs en France ?

Plusieurs raisons expliquent cette particularité française. En premier lieu : les directives que reçoivent les policiers. Depuis le début des années 2000, la « politique du chiffre » et la lutte contre la petite criminalité sont devenues l’alpha et l’omega des politiques publiques de sécurité. Ce contexte a pour conséquence de placer le contrôle des stupéfiants et des étrangers en situation irrégulière au cœur de l’attention des policiers de terrain qui se disent « en contrôlant beaucoup, on finira bien par détecter une infraction ». C’est particulièrement le cas pour les brigades anticriminalité qui arpentent les villes pour repérer et interpeller de potentiels délinquants. Le contrôle d’identité est alors incontournable. À l’inverse, les polices allemandes ont beaucoup moins souvent recours à ces contrôles  dits « proactifs » et sont beaucoup plus orientées vers la prévention, la résolution des conflits et le service aux personnes. Des tâches pour lesquelles ces contrôles ne sont pas nécessaires.

La formation est également un élément décisif. En Allemagne, elle dure environ deux ans et demie, parfois trois. En France, l’apprentissage des jeunes policiers durent une dizaine de mois tout au plus. Pour les ADS [adjoints de sécurité], on est même sur des formations express, de trois mois. C’est toute une génération de jeunes flics qui, après seulement quelques semaines d’instruction, se voient remettre une arme et affecter dans les territoires où les relations avec la police sont les plus dégradées. Dans ce contexte, le contrôle d’identité devient une arme pour imposer l’autorité du policier.

Enfin, il y a l’argument post-colonial. En France, la pratique du contrôle d’identité s’est généralisée dans les années 1960, en pleine guerre d’Algérie. Envers les colonisés et les excolonisés, dans les colonies comme en métropole, la police s’est toujours comportée de manière plus brutale qu’avec les métropolitains. À bien des égards, les ruptures actuelles du principe d’égalité sont les héritières, sans pour autant s’y réduire, de rapports de domination propres à l’époque coloniale.

En France et en Allemagne, des propos et des actes racistes au sein des forces de l’ordre ont été dénoncés ces derniers mois. La situation des deux pays est-elle comparable ?

Dans les deux pays, des affaires de racisme policier ont récemment éclaté, d’ailleurs souvent portées à la connaissance du public par des policiers « lanceurs d’alerte ». Le racisme est un phénomène difficilement quantifiable. Dans les deux pays, les dynamiques du racisme sont en revanche similaires : insultes racistes envers un tiers, racisme entre policiers, groupes de discussions en ligne dans lesquels le racisme le dispute à la misogynie et à l’homophobie. La réponse institutionnelle semble plus ancienne et plus forte en Allemagne : par exemple, les programmes d’ « ouverture interculturelle » mis en place dans certaines polices au cours des années 2000 (à Berlin par exemple) ont contribué à réduire l’espace du racisme et à mettre à l’agenda la lutte contre les discriminations. En France, c’est bien souvent le déni qui domine aussi bien de la part des instances policières que des responsables politiques.

Un blocage demeure toutefois dans les deux pays, au niveau politique et des syndicats de police, concernant ce qu’on appelle le « racisme institutionnel » qui désigne les biais racistes produit par le fonctionnement d’une organisation, indépendamment de l’existence d’une intention raciste chez ses agents (par exemple, la surreprésentation des minorités parmi les personnes contrôlées n’est pas le produit d’une somme de comportements individuels racistes mais bien le résultats de dynamiques institutionnelles comme on l’a vu tout à l’heure). En Grande-Bretagne, c’est pourtant la prise en compte du racisme institutionnel policier qui a conduit à des réformes d’ampleur dans les années 1990.

Enfin, il y a la dimension idéologique. En France, certaines enquêtes montrent une adhésion croissante des policiers au Rassemblement national : environ 50 % d’entre eux déclare avoir voté pour la candidate d’extrême droite en 2017. En Allemagne, la proximité, voire la collusion, entre certaines polices et des mouvances d’extrême-droite au sein de services de polices sont très inquiétantes. Mais au moins cela a été dénoncé alors qu’en France domine encore le déni face à ce type de problème.

Allemagne : le profilage racial au cœur des débats

À la suite de récentes découvertes de discussions Whatsapp à caractère raciste entre plusieurs policiers de Rhénanie-du-Nord-Westphalie (NRW) et Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, une question se pose : comment contrer cette tendance au sein des forces de l’ordre ? Un article d’Euractiv Allemagne.

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