« Comme si le virus s’arrêtait à la frontière »

Même très serrée, la petite route reliant Guiderkirch à Pepenkum est empruntée tous les jours par des travailleurs mosellans, notamment des ouvriers qui se rendent dans les usines allemandes. [Lucie.DUBOUA-LORSCH]

Le Conseil de l’UE devrait se pencher ce mardi 13 octobre sur la question de la gestion des frontières entre les pays membres pendant la pandémie. Un sujet brûlant pour les habitants frontaliers qui ont souffert de leur fermeture pendant le confinement.

C’est une petite route de campagne qui relie Guiderkirch, en France, à Pepenkum, en Allemagne. Au volant de leur voiture ou callés dans le fond du siège d’un bus, les travailleurs transfrontaliers l’empruntent quotidiennement. Passée la frontière, au bout de quelques kilomètres, la route se rétrécit en une mince voie. On y circule mal, mais on y circule. Contrairement au printemps dernier où des blocs de chantiers et des barrières en barraient l’accès.

Alors que le nombre de malades atteints du Covid-19 explosait dans le Grand-Est, le gouvernement allemand a décidé le 15 mars de fermer ses frontières avec le Luxembourg, la Suisse, l’Autriche, le Danemark et la France. Seules les marchandises et les travailleurs transfrontaliers ont pu transiter.

Levées depuis 1995 avec l’entrée en vigueur de la Convention de Schengen, les frontières se sont brutalement réimposées aux habitants frontaliers. « Je devais faire un détour de près d’une heure pour aller au cabinet, explique Morgane, une jeune kinésithérapeute de 24 ans qui se rendait quotidiennement outre-Rhin pendant le confinement. Et encore, je faisais partie des chanceux qui pouvaient aller travailler. Beaucoup de gens ont été obligés de rester chez eux parce qu’ils venaient d’une zone à risque. Comme si le virus s’arrêtait à la frontière. »

Proposition de l’UE à l’étude

En Moselle, le manque de coordination entre la France et l’Allemagne a été âprement critiqué. Pour éviter ce « chacun-pour-soi », la Commission européenne a présenté le 4 septembre dernier une proposition visant à s’assurer que « toutes les mesures prises par les États membres pour restreindre la libre circulation » pendant la pandémie soient effectués de manière « coordonnées et clairement communiquées ».

Le plan de la Commission comprend quatre points majeurs : cartographier les pays de l’UE avec un suivi du nombre de malades fondé sur un code couleurs commun ; publier chaque semaine des informations sur les restrictions à la circulation ou leurs levées éventuelles ; établir une réglementation commune pour les voyageurs venant de zones à risque ; enfin, s’accorder sur des critères communs pour justifier des restrictions de déplacement. Sur ce dernier point, la Commission souhaite que les États membres ne puissent imposer de restrictions si le nombre de cas covid détecté dans une zone donnée est « inférieur à 50 pour 100 000 personnes sur une période de 14 jours », ou si le pourcentage de tests positifs « est inférieur à 3 % ».

Si les pays européens peuvent exiger des voyageurs provenant de zones à risque de subir un test covid ou de se mettre en quarantaine, les travailleurs transfrontaliers devraient en être exemptés. Une bonne nouvelle selon Margaux : « C’était du grand n’importe quoi pendant le confinement. Mon copain qui travaille dans une usine en Allemagne a été obligé de se mettre en arrêt, alors que tous ses collègues bossaient encore, même s’ils vivaient à deux minutes de la frontière. Moi, j’ai pu travailler, parce qu’ils avaient besoin de nous. »

Dans la maison de retraite où travaille cette jeune aide-soignante, près de la moitié du personnel est français, majoritairement originaire de Moselle. Dans ce département malmené par l’histoire, passé aux mains des Allemands en 1870, pour redevenir français après la Première Guerre mondiale, l’interculturalisme est plus qu’un concept. « On se salue en français avant de s’enquérir du temps en allemand, plaisante Morgane. On se rend tous les jours en Allemagne, pour y faire nos courses, rendre visite à de la famille ou trouver un emploi. » En effet, selon le rapport de l’Observatoire interrégional du marché de l’emploi, la Lorraine reste la région comptant le plus de travailleurs transfrontaliers du Grand-Est, avec près de 112 000 navetteurs en 2017.

Stigmatisations et peurs

Les proximités culturelles et économiques entre les deux voisins n’ont pas empêché les ressentiments de part et d’autre de la frontière. « On se sentait comme des pions, se souvient Margaux, amère.  J’avais le droit d’aller travailler, mais pas d’aller faire le plein. Et en Allemagne, on avait vraiment peur de nous. »

Insultes, crachats, agressions verbales : pendant plusieurs semaines, la presse locale a compilé les témoignages de Français victimes de comportements hostiles de la part de leurs voisins allemands. Plusieurs représentants politiques s’en sont  émus. Michael Clivot, maire de la petite commune de Gersheim, limitrophe de la frontière, a publié en mars dernier une vidéo à ce sujet : « Dans une région comme la nôtre, où les Français et les Allemands vivent ensemble, c’est absolument inhabituel », estime-t-il.

Preuve que cette atmosphère a inquiété au plus haut sommet de l’État : le ministre-président de la Sarre, Tobias Hans, en visite à Metz le 26 juin dernier, s’est excusé « auprès des citoyens et des citoyennes qui voulaient aller travailler » : « Ces contrôles aux frontières et cette situation nous ont extrêmement touchés. » Même le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, y est allé de son petit tweet : « Le coronavirus ne connaît pas de nationalité », a-t-il rappelé avant de condamner les agressions subies par des Français.

Mieux coordonner la gestion des frontières devrait permettre d’éviter de tels évènements. Lors d’une première rencontre le 22 septembre dernier pour discuter du plan de la Commission, le ministre délégué allemand Michael Roth avait souligné qu’« il est dans notre intérêt commun de protéger l’espace Schengen et le marché unique ». Un intérêt qui, en Moselle, dépasse les logiques commerciales.

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