Comment la plupart des médias hongrois ont contribué à la discrimination des minorités

Cet article fait partie de l'édition spéciale Les médias en font-ils assez dans la lutte contre la discrimination ?.

Les observateurs du secteur dénoncent le déclin du pluralisme médiatique dans la Hongrie de Viktor Orbán. Euractiv s’est penché sur l’évolution de la discrimination envers les minorités ethniques et sociales dans le pays et sur le rôle joué par les médias.

« Depuis 2010, le gouvernement hongrois a systématiquement démantelé l’indépendance, la liberté et le pluralisme des médias, faussé le marché des médias et divisé la communauté journalistique du pays, parvenant à un degré de contrôle des médias sans précédent dans un État membre de l’UE », relève un rapport publié l’an dernier par sept organisations de surveillance des médias.

Le peu d’espace laissé aux voix indépendantes se reflète dans la couverture des questions liées aux minorités, tandis que des piles de preuves de discrimination ont été mises en évidence dans les médias étatiques et pro-gouvernementaux.

Pendant la crise migratoire de 2015, des documents ayant fait l’objet de fuites suggéraient de ne pas montrer des images d’enfants dans le cadre de reportages évoquant des réfugiés et des migrants dans les médias d’État.

« Il est difficile d’avoir peur d’une famille où le père, la mère et les enfants essaient de survivre ensemble. Il est beaucoup plus facile d’avoir des craintes quand on voit 10 à 12 jeunes hommes sur une photo », explique Ágnes Urbán, une experte du groupe de réflexion hongrois sur les médias Mérték.

Elle ajoute que les images sélectionnées de cette manière présentaient aux yeux des spectateurs « un problème vertigineux et insoluble» et contribuaient à dépeindre « le problème comme une menace ».

« Évidemment, la procédure correcte aurait été de montrer les destinées humaines, comment ces gens sont arrivés ici, pourquoi ils sont venus, pourquoi ils ont eu l’impression que même cela valait mieux que de rester chez eux. »

La liberté de presse en Europe, plus vraiment une évidence

Jusqu’à récemment, la liberté de la presse était considérée comme un acquis en Europe. Ce n’est plus le cas, surtout dans des pays d’Europe de l’Est où les journalistes font face à des pressions politiques accrues.

Depuis la crise des réfugiés, les médias étatiques et pro-gouvernementaux cherchent de nouveaux groupes sociaux minoritaires à prendre dans leur collimateur, suggèrent les analystes.

« Mon impression est que la campagne anti-migration ne fonctionnait plus », souligne Tamás Dombos, membre du conseil d’administration de Háttér, une organisation LGBTQI de la société civile.

Selon lui, le gouvernement « a testé » le potentiel de communication de divers groupes minoritaires, dont les Roms, la plus grande minorité ethnique du pays, mais « la [communauté] LGBTQI était celle qui se démarquait le plus ».

Depuis le début de l’année 2020, la Hongrie interdit aux citoyens de changer légalement de sexe et a introduit une législation qui limite l’adoption aux couples mariés, barrant ainsi le chemin à l’adoption pour les couples homosexuels. Autres mesures allant dans ce sens : des amendements constitutionnels définissent que « la mère – est une femme, le père – un homme ».

La très controversée loi hongroise sur les médias, l’un des premiers textes législatifs promulgués après l’arrivée au pouvoir du Fidesz en 2010, inscrit la promotion du « respect de l’institution du mariage et de la valeur de la famille » au chapitre des objectifs du service public de radiodiffusion.

Jusqu’à présent, cette loi n’a cependant pas été utilisée pour limiter les contenus favorables aux LGBTQI, selon Tamás Dombos.

« Lorsque [la loi] a été adoptée, beaucoup de gens redoutaient que tout reportage sur les questions LGBTQ ne fasse l’objet de répression, mais maintenant je pense que ces craintes étaient sans fondement, juridiquement parlant », explique-t-il.

Néanmoins, l’absence de contenu favorable aux LGBTQI de la part des diffuseurs nationaux a été flagrante et l’an dernier, le gouvernement a dû démentir les allégations selon lesquelles la Hongrie ne participerait pas à l’Eurovision 2020 parce que « c’est trop gay ».

Parallèlement, la protection des majorités sociales est rigoureusement appliquée.

L’organe de contrôle a infligé une amende à une chaîne ce printemps pour avoir diffusé une séquence montrant le maire libéral du 7e district de la capitale, Péter Niedermüller, déclarant que si « nous devions mettre à l’écart » des groupes à détester dans le pays – en citant les migrants, les Roms et d’autres – ce « qui resterait, c’est cette formation horrifiante au milieu, ces hommes blancs, chrétiens, hétérosexuels », ainsi que les femmes.

Dans la même veine, Coca Cola a été condamné l’an dernier à une amende pour une campagne publicitaire montrant des couples homosexuels qui s’embrassent. Motif : les affiches pouvaient « nuire au développement physique, mental, émotionnel et moral des enfants et des adolescents ».

De plus, l’autocensure semble également être pratiquée. En 2014, RTL Klub, la plus grande chaîne indépendante de Hongrie, qui appartient au groupe allemand RTL, aurait coupé les scènes de deux jeunes hommes qui s’embrassent dans une série dramatique pour adolescents.

Selon une étude menée l’an dernier par Ágnes Urbán pour Mérték, les organes médiatiques pro-Fidesz couvrent 77,8 % de l’ensemble du segment des informations et des affaires publiques du marché hongrois des médias.

Viktor Orbán voudrait obtenir des fonds en faisant fi de l’UE et de ses exigences sur l’État de droit

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RTL Klub, le dernier grand radiodiffuseur commercial indépendant dont les émissions d’information touchent un large public, avait précédemment joué un rôle important dans la représentation de la diversité de la société hongroise.

Au début des années 2000, RTL tentait délibérément de montrer une image plus diversifiée de la société hongroise. Son feuilleton, Barátok Közt (Among Friends), diffusé depuis 1998, mettait en scène des personnages roms et gays, des toxicomanes et des personnes handicapées.

Malgré cela, les Roms sont toujours sous-représentés dans les médias hongrois.

Ainsi, ils n’apparaissent pas en tant qu’élément d’ancrage à la télévision commerciale ou publique, et s’ils sont mentionnés par les médias grand public, c’est généralement en tant que « problème de société à résoudre », selon Ágnes Urbán.

Les spectacles de talents constituent une exception à la règle. Là, les musiciens roms qualifiés sont présentés de manière positive, mais même cela peut renforcer les stéréotypes, relève Ágnes Urbán.

Comment en est-on arrivé là ?

Après la chute du communisme, la Hongrie semblait sur le point de développer un marché des médias diversifiés à l’occidentale. Des géants allemands des médias comme Axel Springer, ProSiebenSat.1, Funke Mediengruppe sont arrivés dans le pays, accompagnés par le Suisse Ringier et le Finlandais Sanoma.

« Ce qui est inquiétant, c’est qu’il est rapidement apparu que ces sociétés n’opéraient pas en Hongrie en appliquant les mêmes normes professionnelles que dans leur pays d’origine », souligne Ágnes Urbán.

« En fait, ils ont considéré ces marchés d’Europe de l’Est, ou du moins la Hongrie, comme une activité de marché dont ils pouvaient tirer des dividendes, mais ils ne se sont pas vraiment occupés de ce qui se passait dans la profession », ajoute-t-elle.

« Rétrospectivement, on voit bien à quel point c’était une erreur et à quel point cela a en fait ruiné le marché hongrois des médias ».

Elle relève que la crise financière de 2008 et l’environnement réglementaire, associés à des tendances mondiales comme la perte de revenus publicitaires au profit des plateformes technologiques, ont créé un terrain fertile où il devenait « étonnamment facile d’anéantir certaines rédactions. Il n’y a pas vraiment eu de résistance de la part des entreprises, je ne dirais même pas qu’il y a eu de la résistance de la part des consommateurs ».

Les journalistes ont pour leur part opposé une résistance farouche, avec des démissions massives au sein d’Origo en 2014, de Vs.hu en 2016 et, plus récemment, d’Index.

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À ce jour, tous les groupes de médias internationaux ont quitté la Hongrie, à l’exception de RTL et de Ringier Axel Springer.

Mais Ringier Axel Springer ne couvre que marginalement l’actualité touchant aux affaires publiques, il se concentre davantage sur les tabloïds, l’art de vivre et le divertissement.

« Du point de vue du public hongrois, c’est comme s’il s’était retiré du marché », souligne Ágnes Urbán.

« Je pense vraiment que c’est une honte pour les investisseurs étrangers qu’au bout du compte, une chaîne commerciale [RTL Klub] soit la seule à contrebalancer les médias de propagande du gouvernement Orbán », ajoute-t-elle.

Certains affirment que l’outil le plus puissant dont dispose l’UE pour intervenir sur le marché hongrois des médias est le droit de la concurrence, car le marché est dominé par la Fondation de la presse et des médias d’Europe centrale (KESMA), un conglomérat allié à Viktor Orbán comprenant près de 500 groupes de médias.

En 2016, le groupe de réflexion Mérték et l’ancien député européen Benedek Jávor ont déposé une plainte auprès de la Commission européenne, alléguant un financement excessif des médias audiovisuels publics en Hongrie, mais l’exécutif n’a pas encore répondu.

En octobre, Margrethe Vestager, la vice-présidente de la Commission chargée de la concurrence, a affirmé que ce n’étaient « pas les règles de l’UE en matière d’aides d’État qui garantir[aient] la pluralité des médias – ce sont les États membres qui devraient la préserver ».

Ágnes Urbán estime que l’Union doit en outre garantir un financement plus direct des reportages indépendants, des projets d’enquête et des programmes d’échange pour les jeunes journalistes afin qu’ils puissent acquérir de l’expérience dans des médias étrangers.

Par ailleurs, « il est absolument essentiel » de savoir comment les annonceurs, les usines automobiles, les chaînes de vente au détail et les autres sociétés commerciales étrangères présentes en Hongrie dépensent leurs budgets publicitaires.

« Fondamentalement, la survie des médias indépendants dépend de leur capacité à enrichir les médias gouvernementaux ou à veiller à ce que les acteurs indépendants reçoivent également des fonds publicitaires », conclut-elle.

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