D’après Vera Jourova, il faut faire plus pour la diversité dans les médias

Věra Jourová est le vice-président de la Commission européenne chargée des valeurs et de la transparence. EPA-EFE/FRANCISCO SECO / POOL [EPA-EFE/FRANCISCO SECO]

Cet article fait partie de l'édition spéciale Les médias en font-ils assez dans la lutte contre la discrimination ?.

La sous-représentation des personnes appartenant à une minorité raciale ou ethnique dans les médias reste un problème qui doit être résolu, et la Commission européenne est prête à apporter son aide, a déclaré la vice-présidente de l’exécutif Věra Jourová.

Věra Jourová est le vice-président de la Commission européenne chargée des valeurs et de la transparence.

Dans un contexte où la rhétorique des dirigeants nationaux et européens sur la lutte contre l’extrémisme est de plus en plus dure, comment pouvons-nous nous assurer que les médias restent inclusifs et non discriminatoires ?

Je comprends que les citoyens européens ne se sentent pas en sécurité. Ils attendent à juste titre de leurs gouvernements qu’ils assurent leur sécurité et l’UE devrait les soutenir. Face à l’extrémisme violent et à la radicalisation, nous soutenons pleinement nos États membres. Notre approche a toujours consisté à travailler avec les personnes en première ligne, les praticiens de toute l’Europe, pour leur donner les compétences et la confiance dont ils ont besoin afin d’endiguer l’extrémisme violent.

Mais compte tenu du clivage politique entre les dirigeants européens, comment faire en sorte que le discours des médias ne tombe pas dans un récit discriminatoire ?

Le rôle des médias est crucial dans ce contexte, et pour la démocratie en général. Pour aider à comprendre des questions complexes, pour encourager un large débat public avec des opinions diverses, pour nous demander des comptes, à nous, décideurs politiques. La Commission s’est engagée à améliorer l’environnement de travail des journalistes, leur protection et leur sécurité. Nous soutenons également des projets qui facilitent les échanges de bonnes pratiques entre journalistes, les discussions liées à l’éthique, et les défis auxquels ils sont confrontés chaque jour.

Certaines personnes affirment qu’il existe une contradiction entre la liberté et la sécurité. Ayant grandi dans une Tchécoslovaquie autoritaire, je ne suis pas du tout d’accord. Des médias libres et pluralistes constituent la pierre angulaire de la démocratie et nous avons besoin d’eux pour accroître la prise de conscience et les connaissances.

La France a récemment plaidé en faveur d’une loi sévère contre les discours de haine en ligne, la Loi Avia. Comment la Commission prévoit-elle de renforcer le cadre juridique de l’UE afin de lutter contre l’augmentation des discours de haine en ligne ?

Je connais la loi française et j’en ai discuté à plusieurs reprises avec mes homologues français. Je partage aussi pleinement l’objectif de lutter contre les discours de haine illégaux par des moyens proportionnés, qui préservent les droits fondamentaux, y compris la liberté d’expression. Ce qui est illégal hors ligne doit être illégal en ligne. C’est également la raison pour laquelle j’ai insisté sur la création d’un code de conduite volontaire contre les discours de haine en 2016, qui a donné d’excellents résultats. Toutes les grandes technologies y ont adhéré et, à ce jour, plus de 90 % des contenus notifiés sont examinés et des mesures sont prises en 24 heures.

J’apprécie la détermination de la France à se doter d’un cadre juridique, mais je crois fermement que les actions menées à l’échelle européenne sont plus efficaces pour lutter contre les contenus illégaux sur les médias sociaux.

La nature de ces services est transfrontalière et nous devons offrir un niveau de protection harmonisé aux utilisateurs dans toute l’UE. La Commission présentera en décembre une proposition législative sur la loi relative aux services numériques afin d’améliorer les règles de base pour tous les services internet du bloc, où nous nous attaquerons également aux contenus illégaux. En outre, nous avons récemment annoncé que nous proposerons d’étendre la liste des « formes graves de criminalité transfrontalière » à toutes les formes de violence, y compris les discours de haine en ligne. Je crois fermement qu’en travaillant ensemble à l’échelle européenne, nous ne limiterons pas la liberté d’expression. Le remède ne peut pas être pire que le mal.

Le président français Emmanuel Macron a annoncé pour décembre une loi contre le « séparatisme » religieux visant à libérer l’islam en France des « influences étrangères ». Quel est votre avis à ce sujet ?

Au sein de la Commission, nous suivons de près l’évolution de la situation, comme vous le savez, les attentats qui ont eu lieu en France, mais aussi en Autriche ces dernières semaines, ont été d’une extrême violence.

Les ministres de l’UE ont clairement indiqué dans leur déclaration de la semaine dernière que ce n’est qu’ensemble que nous pourrons mettre un terme aux terroristes. Dans le même temps, la lutte contre l’extrémisme ne doit pas conduire à l’exclusion et à la stigmatisation des groupes religieux. La lutte contre le terrorisme n’est pas une lutte contre des croyances religieuses ou politiques. Si les questions religieuses sont du ressort des autorités nationales, toute personne dans l’UE a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion, comme le prévoit la Charte des droits fondamentaux.

Que prévoit la Commission en matière d’incitations pour rendre le secteur des médias plus diversifié et encourager les reportages sur la diversité ?

Nous avons soulevé cette question dans notre plan d’action européen contre le racisme. Des médias indépendants et pluralistes dans toute leur diversité sont nécessaires à un débat démocratique équilibré. Il faut remédier à la sous-représentation des personnes appartenant à une minorité raciale ou ethnique dans les médias, y compris dans les professions des médias. Certains responsables des médias eux-mêmes considèrent que cette situation pose des problèmes et tentent de diversifier les salles de rédaction. Ils se rendent compte que cela enrichirait leurs reportages.

La Commission soutiendra également ces efforts par des financements, par exemple avec le programme « Europe Créative » où nous disposons pour la première fois d’une enveloppe consacrée au pluralisme des médias et à l’éducation aux médias. La diversité est la clé de tout le programme.

Mais les progrès en matière de diversification des salles de rédaction ont été plutôt moyens jusqu’à présent…

Je pense que nous ne pouvons améliorer la situation que si nous avons une bonne image de la situation actuelle. C’est pourquoi nous recueillons des données et des renseignements sur l’évolution de la situation. Le Media Pluralism Monitor s’est consacré à l’intégration sociale, ainsi qu’à la protection des droits, à la pluralité des marchés et à l’indépendance politique. Cet outil évalue également l’accès aux médias pour les minorités et les femmes. Le Moniteur montre clairement qu’il y a du pain sur la planche pour nous tous, aux niveaux européen et national, et pour le secteur lui-même.

Parallèlement, je constate que ces questions figurent plus que jamais en bonne place sur l’agenda politique, avec une sensibilisation accrue et un débat public plus large sur l’importance de la diversité pour nos démocraties, nos sociétés et nos économies. C’est une bonne chose.

Nous travaillons également avec la société civile pour sensibiliser aux stéréotypes raciaux et ethniques, et nous organisons des échanges avec les journalistes sur ces questions. Nous nous penchons sur les théories de désinformation et de conspiration visant les groupes minoritaires. Le travail de l’Observatoire européen des médias numériques se concentrera spécifiquement sur cette question. Nous aborderons davantage tous ces défis dans le prochain plan d’action européen pour la démocratie.

La directive sur l’égalité raciale comprend des propositions sur la manière de combattre les stéréotypes dans les médias et les industries créatives, ce qui inclut des séminaires, mais pas grand-chose d’autre. Cela suffit-il, à votre avis, pour faire la différence ?

La directive sur l’égalité raciale est la pierre angulaire des règles antidiscriminatoires de l’UE depuis deux décennies. Les règles sont claires : la discrimination est illégale, mais en réalité, l’Europe a encore du travail à faire. C’est également vrai dans le secteur des médias.

Avant de décider des prochaines étapes, nous devons savoir comment la législation existante fonctionne sur le terrain. C’est ce que nous faisons actuellement. Sur la base des résultats obtenus, je pense que nous serons en mesure d’adopter une éventuelle législation pour combler les lacunes existantes.

Mais, la directive n’est pas le seul outil dont nous disposons. Ainsi, la directive révisée sur les services de médias audiovisuels joue un rôle crucial dans la lutte contre les discours de haine dans tous les contenus audiovisuels.

Quelles autres initiatives sur cette question seront incluses dans le prochain plan d’action européen pour la démocratie ?

Le plan d’action européen pour la démocratie portera sur trois thèmes : l’intégrité des élections, la liberté et le pluralisme des médias, et la lutte contre la désinformation. Je souhaite également aborder la participation démocratique et le rôle de la société civile, qui sous-tendent tous les aspects de notre vie démocratique.

Nous devons prendre en compte l’impact de la pandémie de Covid-19. En ce qui concerne les médias, la crise a clairement démontré le rôle essentiel des journalistes, qui travaillent en première ligne pour nous informer. Le nombre de lecteurs et de spectateurs a atteint un niveau record.

Mais les recettes ont été faibles. Le virus a amplifié les tendances préexistantes. La situation économique du secteur des médias était déjà fragile avant la crise, la numérisation et la puissance croissante des plateformes en ligne recevant l’essentiel des recettes publicitaires. Nous voulons soutenir la reprise du secteur dans le cadre d’un plan d’action dédié aux médias et à l’audiovisuel.

Et l’impunité des crimes perpétrés contre les journalistes est devenue un gros problème récemment…

Nos récents rapports sur l’État de droit ont montré les défis qui se posent en Europe en matière de sécurité des journalistes. Nous voyons comment des reporters individuels sont victimes d’avalanches de haine organisées et de menaces lorsqu’ils écrivent sur certains sujets. Il s’agit là d’une véritable menace pour la démocratie.

Les médias ne perdent pas seulement de l’argent, ils perdent aussi des gens. Même ici, en Europe, des journalistes sont assassinés. Les journalistes Daphne Caruana Galizia, Ján Kuciak ainsi que l’équipe de Charli Hebdo.

Il est donc clair que nous devons faire plus en matière de sécurité. Nous nous penchons également sur la question des poursuites abusives contre les journalistes – également connues sous le nom de poursuites stratégiques contre la mobilisation publique (SLAPP). Cette question sera au cœur du prochain plan d’action européen pour la démocratie.

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