La « discrimination capillaire », un phénomène largement ignoré en France

La discrimination liée à la coupe, texture et couleur des cheveux est une problématique largement ignorée en France. [Roman Samborskyi/Shutterstock]

Au Royaume-Uni, Unilever a annoncé mardi (5 janvier) son soutien aux organisations luttant contre la « hair discrimination ». La discrimination liée aux cheveux est une thématique largement ignorée en France.

Outre-Manche, la discrimination capillaire est un sujet récurrent. Il y a à peine un an, une élève britannique avait reçu un dédommagement de 10 000 euros après avoir été renvoyée à la maison par ses enseignants en raison de sa coiffure afro. Cette semaine, c’était au tour d’Unilever d’annoncer sa participation à la lutte contre ce type de discrimination. L’entreprise britannique versera pas moins de 170 000 livres sterling aux organisations luttant contre le racisme lié aux coupes et textures de cheveux typiquement « noires ».

La problématique est également répandue aux États-Unis. L’étude « Good Hair » avait démontré en 2017 qu’une femme noire sur cinq ressentait la pression sociale de se raidir les cheveux pour le travail. Alors qu’aucune loi fédérale n’interdit la discrimination raciale liée aux cheveux, plusieurs états fédéraux ont récemment pris des mesures législatives dans ce sens.

Si la thématique est peu connue en France, c’est en grande partie parce qu’une telle législation y existe déjà depuis 2001. Le code du travail sanctionne effectivement toute discrimination en lien avec l’apparence physique. Toutefois, cela ne veut pas dire que la discrimination capillaire n’existe pas dans l’Hexagone, estime le directeur de l’Observatoire des discriminations à la Sorbonne, Jean-François Amadieu. Le sociologue et auteur du livre La société du paraître : Les beaux, les jeunes… et les autres affirme que coupe, texture et couleur des cheveux jouent bien un rôle dans l’accès au travail.

La couleur de cheveux, génératrice d’écarts de salaire

Peu étonnant, ce sont surtout les femmes qui subissent ce type de discrimination, selon le chercheur, étant « très impactées, positivement ou négativement, par leur physique » dans l’accès à l’emploi. Ailleurs, des études auraient démontré que « jusqu’à un certain niveau d’études, les femmes sur le marché du travail bénéficient de cheveux blonds », explique Jean-François Amadieu à Euractiv France. Aux États-Unis, le simple fait d’être blond génère selon lui un surplus de salaire de 7 % par rapport aux femmes brunes. En cause, le fait qu’une grande partie des emplois occupés par les femmes soient des « emplois où la capacité de séduction va être un atout », comme c’est le cas pour les hôtesses d’accueil.

Au contraire, pour les emplois qualifiés, il serait « plus rentable pour une femme d’être brune », explique le sociologue, alors que les blondes peuvent tomber victimes du « préjugé blonde et bête. » Selon une étude britannique de 2009, une femme blonde sur trois se colorait les cheveux en brun pour augmenter ses chances professionnelles et avoir l’air plus intelligente au bureau.

Même si aucune étude spécifique n’a pour l’instant été menée sur le cas français, Jean-François Amadieu se dit sûr « que la prime en blonde existe au travail. » La France ne dérogerait pas à la règle selon laquelle l’apparence physique d’une femme aurait un impacte sur son évolution professionnelle – le fait d’être maquillée lors d’un entretien favorisant par exemple « systématiquement » l’embauche, selon le chercheur.

La coupe de cheveux, « marqueur social très important »

Outre la couleur de cheveux, la coupe semble bien jouer un rôle en France aussi. « C’est un marqueur social très important », estime le sociologue. « Allez trouver une coupe Undercut chez les diplômé.e.s de Sciences Po ! »

C’est à cette même école de sciences politiques justement que des jeunes femmes ont décidé de lutter contre la discrimination raciale liée aux cheveux en 2016. Des étudiantes avaient alors donné vie à SciencesCurls, association « dédiée à la mise en valeur de beautés souvent invisibilisées et discriminées, à travers le prisme du cheveu texturé », peut-on lire sur leur site Facebook.

L’initiative est née d’une observation qu’avaient faite quelques étudiantes pendant leur parcours : elles voyaient de plus en plus de femmes arborant leurs cheveux au naturel, au lieu de les lisser ou cacher, raconte Lore-Pascale Alechou-Tacite, sécrétaire générale de Sciences Curls. C’est alors que les jeunes femmes se rendaient compte à quel point le fait de cacher ses cheveux noirs dans leur état naturel était devenu courant en France.

En cause, le préjugé répandu que des cheveux crépus et les coiffures afro faisaient « sales, pas professionnels ». La jeune femme raconte que pendant ses cours de prépa, on lui disait de ne pas se présenter au concours en afro car cela « faisait négligé ».

Une problématique réelle pas prise au sérieux

Bonne nouvelle : Depuis quelques années, la tendance semble s’inverser. Dans l’Hexagone, comme ailleurs en Europe et dans le monde,  le « Nappy » (contraction des termes anglais « natural » et « happy »), « mouvement de libération des cheveux », veut en effet lutter contre les diktats de beauté – y compris en matière capillaire – dont souffrent de nombreuses femmes. Le mouvement a gagné les rangs des Miss France : « Il y a quelques années, une Miss Martinique est venue avec son afro – une première », raconte Lore-Pascale Alechou-Tacite. « Avant, pour être dans le concours, toutes les Miss noires se lissaient les cheveux. »

Mais si la problématique est bien réelle en France, peu de gens semblent vouloir la prendre au sérieux. « Les gens n’en veulent pas entendre parler », explique l’étudiante, « c’est présenté comme un combat inutile. » Le fait d’avoir crée une association dédiée à la thématique à Sciences Po même aurait ainsi « dérangé pas mal de gens » qui se moquaient de l’initiative en soulignant que « Sciences Po ne fait pas de CAP coiffure. » L’essor inattendu qu’a connu l’association démontre pourtant bien la nécessité du débat.

Que ce soit d’un point de vue racial, sexiste ou tout simplement sociologique, affirme également Jean-François Amadieu, c’est un « sujet important dont on passe pour l’instant à côté. »

Berlin entend accélérer la féminisation des instances de direction des entreprises

L’Allemagne a décidé mercredi (6 janvier) de renforcer sa loi sur la mixité concernant les postes à responsabilité. Après les conseils de surveillance, c’est aux conseils d’administration des grandes entreprises de se voir imposer des quotas de cadres au féminin.

Supporter

Measure co-financed by the European Union

Le contenu de cette publication représente uniquement le point de vue de l'auteur et relève de sa seule responsabilité. La Commission européenne n'accepte aucune responsabilité quant à l'utilisation qui pourrait être faite des informations contenues.

Subscribe to our newsletters

Subscribe