Le GIEC lance l’alerte de la dernière chance sur le climat

Les inondations se multiplieront. [Mark Robinson / Flickr]

Un réchauffement de plus de 1,5°C aurait des conséquences tragiques. Seule une transformation immédiate à l’échelle planétaire permettra d’éviter le pire, selon les experts du GIEC. Un article de notre partenaire, Climate Home News.

Dans un rapport très attendu, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), un organe de l’ONU, conclut qu’il serait possible d’éviter le pire pour la vie sur Terre en limitant à 1,5°C, et non 2°C, le réchauffement climatique.

Or, pour atteindre cet objectif, les scientifiques sont sans équivoque : les émissions de carbones doivent être entièrement éliminées d’ici une trentaine d’années. Une transformation immédiate et profonde qui semble bien loin des priorités des gouvernements.

« Les quelques années à venir sont probablement les plus importantes de notre Histoire », estime Debra Robert, coprésidente du groupe de recherche sur les conséquences du changement climatique.

Le rapport du GIEC compile les connaissances scientifiques actuelles et les résume en 33 pages à l’attention des gouvernements, dans le but de les orienter vers des actions plus concrètes. La réaction – ou non – des décideurs politiques façonnera l’avenir des communautés vulnérables partout dans le monde.

« Il me semble évident que les historiens du futur considéreront ces résultats comme l’un des moments déterminants de l’évolution de la vie humaine », assure Amjad Abdulla, négociateur en chef des petits États insulaires pour le climat. « J’appelle toutes les nations civilisées à prendre leurs responsabilités et à augmenter substantiellement leurs efforts de réduction des émissions. »

Le négociateur est originaire des Maldives. Dans les États insulaires, on estime à un demi-milliard le nombre d’habitants qui tirent leur subsistance des écosystèmes coralliens, grâce à la pêche et au tourisme. Si le climat de la Terre augmente de 1,5°C, entre 70 et 90 % des récifs coralliens disparaîtront. Si cette augmentation est de 2°C, ces écosystèmes seront entièrement détruits, selon le rapport du GIEC.

Les petits États insulaires ne pesant pas grand-chose sur l’échiquier politique international, ils se sont rassemblés dans une coalition afin de défendre leurs intérêts. Ils ont ainsi réussi à forcer l’examen d’un réchauffement de 1,5°C, en plus de l’objectif de 2°C lors des négociations de l’accord de Paris. Le rapport du GIEC répond au double objectif de l’accord. Jusqu’ici, la science n’avait pas clairement évalué la différence entre les deux objectifs ni évalué précisément quelles mesures seraient nécessaires pour les atteindre.

Lors de la finalisation du rapport, la représentante spéciale de l’ONU sur l’énergie durable, Rachel Kyte, a exprimé sur Twitter son respect pour les gouvernements des petits États insulaires. « Ils manifestent l’urgence et la clarté morale nécessaires », a-t-elle jugé, ajoutant qu’ils savaient bien « que la différence entre 1,5°C et 2°C se compterait en vies humaines ».

À 2°C, on assisterait à des tensions très importantes autour de l’eau et des terres agricoles, ainsi qu’a une généralisation des inondations et chaleurs extrêmes. Des centaines de millions de personnes risqueront une plus grande pauvreté, selon les auteurs du rapport.

Des centaines de milliers d’espèces de plantes et d’animaux verraient leur habitat réduit de plus de 50 % et risqueraient donc l’extinction. Les tempêtes tropicales déverseront des pluies diluviennes des Philippines aux Caraïbes.

« Tout le monde sait ce qu’il s’est passé en Dominique l’an dernier », rappelle Ruenna Hayes, qui représente Saint-Christophe-et-Niévès. « Je ne peux décrire le niveau d’inquiétude que cela m’a causé à moi personnellement, mais aussi à tous ceux que je connais. »

Environ 65 personnes ont trouvé la mort quand l’ouragan Maria a touché la petite nation caraïbe en septembre 2017, détruisant tout sur son passage.

Dans la partie sur les actions à mettre en place, le rapport décrit un monde transformé, qui devra être construit avant que les bébés qui naissent aujourd’hui n’atteignent l’âge mûr. Dans ce monde, les renouvelables produisent entre 70 et 85 % de l’électricité. Le nucléaire a conquis davantage de part du marché. Le gaz, associé à des techniques de capture du carbone, ne produit plus que 8 % de l’électricité. Les centrales à charbon ont disparu. Les voitures électriques sont la norme et entre 35 et 65 % des transports ne produisent que peu, voire pas, d’émissions.

Les risques climatiques encore mal perçus par l’entreprise et la banque

Un nombre croissant de multinationales intègre la dimension climatique dans leur stratégie. Paradoxe: les banques ne sont pas les meilleures élèves. Un article de notre partenaire, le Journal de l’environnement.

Mille milliards par an

Pour financer cette transition, il faudra investir près de mille milliards de dollars (871 milliards d’euros) par an, tous les ans, jusqu’à 2050.

Notre relation à la terre doit changer. Pour stabiliser le climat, les gouvernements auront déployé de grands programmes d’absorption du CO2 de l’air. Ces programmes incluront la protection et la multiplication des forêts, entre autres mesures. Les exploitations agricoles remplaceront les champs pétroliers, la production alimentaire sera resserrée et des choix profondément difficiles devront être faits entre alimenter la planète en énergie ou en nourriture.

Le rapport est clair, un monde transformé pour atteindre l’objectif de 1,5°C est bien préférable à un réchauffement de 2°C, mais ne se prononce pas sur la probabilité que cet objectif soit atteint. Cette décision-là ne sera pas prise par les scientifiques, mais par le monde politique et des affaires.

Jim Skea, vice-président du GIEC, ne se fait pas d’illusion : « limiter le réchauffement à 1,5°C est possible selon les lois de la physique et de la chimie, mais cela demandera des changements sans précédent ».

« Si ce rapport ne convainc pas chaque nations que leur sécurité et prospérité ne survivront que si des changements scientifiques, technologiques, politiques, sociaux et économiques d’ampleur sont mis en place pour atteindre cet objectif monumental de limiter le changement climatique, je ne sais pas ce qui les convaincra », a déclaré Peter Frumhoff, directeur en charge de la science et des politiques de l’Union des scientifiques inquiets et ancien collaborateur du GIEC.

Les scientifiques ont une idée claire de ce qui doit être fait. La seule manière de limiter réellement le réchauffement à 1,5°C signifie réduire de 45 % les émissions de CO2 des humains entre 2010 et 2030 et d’atteindre des émissions nettes totales de 0 d’ici 2050. Or, à ce jour, les émissions continuent de croître.

À ce jour, l’UE, l’une des économies les plus progressistes sur le plan climatique, ne vise pourtant qu’une réduction d’environ 30 % d’ici 2030 par rapport à 2010 et de 77 à 94 % d’ici 2050. L’UE réévalue actuellement ces deux objectifs et affirme que ce rapport éclairera ses décisions.

Si l’UE se fixe un objectif de neutralité carbone pour 2050, elle rejoindra un groupe croissant de gouvernements qui semblent s’aligner sur la fin du carbone au milieu du siècle – notamment la Californie (2045), la Suède (2045), le Royaume-Uni (objectif 2050 à l’étude) et la Nouvelle-Zélande (2050).

Les ministres européens de l'environnement veulent limiter le réchauffement à 1,5 °C

Selon un document consulté par Euractiv, les ministres européens de l’Environnement s’apprêtent à défendre un objectif limitant le réchauffement mondial à 1,5 °C lors de leur rencontre le 9 octobre.

L’un des principes fondamentaux de la politique climatique est que les attentes à l’égard des nations sont définies par leur développement. Si les économies les plus riches et les plus progressistes de la planète fixent la barre à 2045-2050, le délai minimal pour sauver la planète, où finiront la Chine, l’Inde et l’Amérique latine ? Si l’UE vise 2050, le rapport conclut que l’Afrique devra avoir le même objectif, quel que soit le développement.

Il ne s’agit pas ici de technologie. Nous disposons de tous les outils dont nous avons besoin pour transformer le monde, c’est leur application qui fait défaut. Le déploiement des énergies renouvelables devrait être six fois plus rapide qu’aujourd’hui, explique Adnan Z. Amin, directeur général de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables. Il n’y a pas de raison de ne pas le faire : c’est « techniquement faisable et économiquement attrayant ».

Vents contraires

Au moment où le monde a besoin d’aller plus vite, les vents contraires politiques s’intensifient dans certains pays. Le Brésil, qui abrite la plus grande forêt tropicale du monde, semble de plus en plus susceptible d’élire Jair Bolsonaro, un climatosceptique, à sa présidence.

Le deuxième plus grand émetteur mondial, les États-Unis, a immédiatement pris ses distances par rapport au rapport, publiant une déclaration déclarant que son feu vert « ne doit pas être comprise comme une approbation par les États-Unis de tous les résultats et messages clés » du rapport. Washington a en effet précisé avoir toujours l’intention de se retirer de l’accord de Paris.

Le rapport a été adopté par tous les gouvernements lors d’une réunion à huis clos entre fonctionnaires et scientifiques à Incheon, en Corée du Sud, qui s’est terminée le 6 octobre. Les États-Unis ont demandé et obtenu diverses modifications du texte. Selon certaines sources, ces interventions ont surtout contribué à affiner le rapport, mais elles sont également conformes aux principaux intérêts américains. Washington a ainsi obtenu une mention de l’énergie nucléaire.

Selon des sources de Climate Home News, l’Arabie saoudite s’est battue durement pour amender un passage selon lequel les investissements dans l’extraction des combustibles fossiles devraient diminuer de 60 % entre 2015 et 2050. Avec succès, puisque cette clause n’apparaît pas dans le rapport final.

En outre, selon trois sources, le pays aurait déposé une déclaration de non-responsabilité par rapport au rapport, qui ne sera rendue publique que dans plusieurs mois. Un représentant a indiqué que cette déclaration rejetait « une très longue liste de paragraphes dans le rapport sous-jacent ».

Climat: l'idée d'une contribution pollueur-payeur refait surface

Face aux parcours semé d’embûches du Fonds vert pour le climat, des chercheurs du World Ressources Institute formulent une série de propositions. A commencer par l’indexation du montant des contributions aux émissions de CO2 passées et présentes de chacun.

 

 

 

Réactions

Greenpeace EU climate and energy policy director Tara Connolly:

“This report is the scientific equivalent of a kick in the ass. It clearly exposes the inadequacy of Europe’s action on climate change, in a year when millions of Europeans have suffered tragic forest fires, deadly heatwaves and devastating drought. The world’s top climate scientists have spelled out how much worse it will be if we go over 1.5°C of warming, but they’ve also said we still have a chance.

“The good news is that Europe can play a major role in turning the tide on climate change,” Connolly said in a statement. “The first steps must be to radically increase 2030 climate targets and commit to a carbon-neutral Europe by 2040.”

Imke Lübbeke, Head of Climate & Energy, WWF European Policy Office:  

“The EU’s pledge to reduce emissions by at least 40% by 2030 is far from sufficient to meet IPCC’s scientific recommendations of a 1.5°C global warming limit. To achieve this 1.5°C pathway, the EU needs to aim for net-zero emissions by 2040. This will require ambitious action in every sector, but it is feasible and will bring huge benefits – to health, jobs and energy independence”.

“Limiting warming to 1.5°C is possible, necessary and urgent. The difference between possible and impossible is political will. […] The EU’s long-term climate strategy, to be published end November this year, needs to be based on the science of the IPCC report — and not on pressure from business lobbies who are trying to delay the inevitable. The findings make very clear how crucial time is in achieving this 1.5°C limit”.

Richard Black, director of the Energy and Climate Intelligence Unit (ECIU):

“The report shows that although 1.5C of warming will have serious consequences, the world will be a lot better off there than at higher levels of warming, with far less damage to nature and a lower risk of passing thresholds for irreversible impacts.

“Most importantly, it shows that the challenge of constraining climate change, of reaching net zero carbon emissions by mid-century, can be met. The challenge is formidable – but there plenty of evidence that shows it can done, and plenty that says it’s worthwhile.”

ClientEarth lawyer Jonathan Church:

“For the first time we have a clear picture that limiting warming to 1.5°C target is theoretically feasible. Achieving this target – fundamental to protecting communities, the environment and our economies – requires, first and foremost, drastic reductions in global carbon emissions.

“The report also finds that to meet this target, negative emissions technologies will need to be developed and implemented alongside very rapid reductions in emissions.

“Negative emissions technologies carry significant risks for communities and the natural world that are not yet fully understood and these risks will need to be very carefully managed. Lawmakers need to urgently consider how their impacts will be managed, and to develop and put in place a robust accounting framework that can properly monitor global reductions.

“We must also guard against the risk of moral hazard: the dangerous temptation to believe that emissions reductions may not be so urgent. We must always be clear that whatever comes of negative emissions technologies, cutting emissions – cheaper, easier and better understood – is more essential than ever.

“Right now, more research is needed to better understand these technologies before we can be confident to deploy them, particularly carbon capture and storage (CCS). There are also significant concerns regarding burning biomass, in terms of carbon emissions, deforestation, accounting and land use. The best proven negative emissions technology is trees, so urgently halting and reversing deforestation must be integral to climate action.

FERN, an NGO which centres on forests:

“The IPCC Special Report on 1.5 degrees has confirmed that Bioenergy with carbon capture and storage (BECCS) is not needed to limit warming to 1.5 degrees, provided that global emissions decline ‘well before 2030.’ Given the multiple negative impacts of BECCS and other large-scale land-based mitigation approaches, Fern welcomes this finding. Fern also welcomes the recognition in the IPCC report of the importance of Indigenous Peoples’ knowledge in tackling climate change.

“These findings are echoed in a forthcoming report by the Climate, Land, Ambition & Rights Alliance (CLARA), which Fern is a member of. The CLARA report shows that low-risk solutions such as ecosystems restoration, particularly by upholding land rights of Indigenous Peoples and local communities, could deliver almost 10 Gt CO2/ year in carbon sequestered by 2050, resulting in 448 Gt CO2 in cumulative removals to 2100.

“CLARA's findings, however, show that the IPCC's focus on 'afforestation' is too narrow, and a broader range of natural climate solutions could provide the 'missing pathway' to the 1.5 degrees goal. Fern encourages policy makers to develop solutions for carbon dioxide removal that seriously address the link between three intersecting crises – climate change, biodiversity loss, and violations of the rights of Indigenous Peoples and local communities – and to focus solutions on holistic approaches that tackle all three crises at once.”

Prochaines étapes

  • 9 Oct. 2018: EU environment ministers meet in Luxembourg to agree the EU’s negotiating mandate for the UN climate conference in Katowice, Poland, in December 2018.
  • 28 Nov. 2018: European Commission expected to release its draft long-term climate strategy for 2050
  • 2019: EU governments expected to agree on the EU’s final long-term strategy for 2050.

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