Plateforme « zéro pétrole », le projet de reconversion de Total contesté par les écologistes

D'ici 2024, Total veut transformer 400 000 tonnes de biomasse par an en biocarburants sur son site à Grandpuits. Projet accusé de "greenwashing" par les militants pour le climat. [Christope Petit Tesson/epa]

Salariés grévistes et militants climat se sont mobilisés mardi (9 février) devant la raffinerie de Total Grandpuits pour manifester contre le plan de reconversion du site, qu’ils estiment révéler du « greenwashing ». Total veut transformer sa raffinerie en plateforme « zéro pétrole » d’ici 2024.

Le géant de l’énergie et du gaz français Total avait annoncé en septembre dernier vouloir investir 500 millions d’euros pour transformer sa raffinerie dans le Seine-et-Marne en usine de biocarburants et bioplastiques. Dès 2024, Total compte y transformer 400 000 tonnes de biomasse (graisses animales, huiles de cuisson, huiles végétales) par an en biocarburants pour les secteurs aérien et routier. Selon son site web, ce projet « s’inscrit dans notre stratégie visant la neutralité carbone à horizon 2050. » Les biocarburants émettraient « moins de 50 % de CO2e (équivalent CO2, ndlr) par rapport à leurs équivalents fossiles. » Une « hypocrisie » selon les militants écologistes.

Pour Les Amis de la Terre, le projet de reconversion « constitue un vrai condensé de greenwashing ». Dans un décryptage publié fin janvier par plusieurs associations de protection de l’environnement – dont les Amis de la Terre et Greenpeace – ainsi que la CGT, les écologistes soutiennent que « les agrocarburants ne sont pas une solution viable pour décarboner le secteur des transports ».

Les détracteurs du projet critiquent notamment le fait que Total « refuse de communiquer le plan d’approvisionnement en huiles végétales », la quantité d’huiles usagées en France ne dépassant selon eux pas les 100 000 tonnes par an, loin des 400 000 tonnes que Total compte transformer chaque année. Les associations estiment que les huiles végétales seraient « probablement largement majoritaires » dans le mix de biomasse transformé en carburant.

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Or les biocarburants dits « de première génération » – c’est à dire produits sur la base de plantes traditionnellement destinées à l’alimentation – auraient un impact négatif inverse aux objectifs de lutte contre le dérèglement climatique.

Le décryptage réfère entre autres aux résultats d’une étude de la Fédération européenne pour le transport et l’environnement de 2016. Celle-ci souligne que l’emploi de biocarburants de première génération engendrait « probablement une augmentation des émissions liées aux transports dans l’Union européenne » par rapport aux carburants fossiles.

La demande croissante pour des biocarburants partout dans le monde conduira selon les associations militantes à une « augmentation massive de la demande en huiles de palme et de soja à l’horizon 2030. » Ce qui « se traduirait par la destruction de 7 millions d’hectares de forêts » – une déforestation équivalente à 11,5 milliards de tonnes de CO2, selon les chiffres avancés dans leur décryptage.

Contacté par Euractiv pour réagir à ces critiques, Total souligne cependant qu’« il n’y aura pas d’huile de palme » dans son mix de biomasse. Sur le site web du projet, le groupe avance que sa plateforme sera alimentée « principalement » par des graisses animales en provenance d’Europe et des huiles de cuisson usagées – mix « complété » par des « huiles végétales de type colza, à l’exception de l’huile de palme ». Total assure par ailleurs qu’un « approvisionnement local sera privilégié. » Le groupe ne serait par contre pas encore en mesure de dévoiler sa stratégie d’approvisionnement en plus de détail pour des « raisons concurrentielles ».

Concernant l’impact environnemental des biocarburants, Total avance que « la conformité aux critères de durabilité des huiles achetées pour la bioraffinerie est établie par un certificat de durabilité de type ISCC (International Sustainability & Carbon Certification). Ce certificat est attribué sous condition du respect des critères de durabilité et de traçabilité des huiles sur toute la chaîne, de leur origine à la raffinerie. »

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Remous autour de la question des emplois

L’impact environnemental du projet de reconversion n’est pour autant pas le seul enjeu qui inquiète les manifestants. Écologistes comme salariés grévistes se mobilisent depuis plusieurs semaines contre ce projet qui enclenchera selon eux la suppression de 700 emplois. Les associations et la CGT déclarent dans leur décryptage que « dans le nouvel organigramme proposé par la direction, au moins 200 emplois directs ne sont pas pourvus ». En outre, Total n’aurait pas non plus communiqué l’impact de la reconversion sur les sous-traitants de la raffinerie.

« Casse sociale » selon les associations qui estiment que si le site de Grandpuits « offre toutes les caractéristiques pour en faire un projet expérimental dans le cadre d’une transition vers un monde sans pétrole », cette transition ne devrait pas se faire sans l’implication de ses salariés.

Accusation à laquelle Total a répondu que le projet sera conduit « sans aucun licenciement, grâce à des départs en retraite anticipés et des mobilités internes vers d’autres sites du Groupe ». Concernant les sous-traitants, le groupe assure « s’engager à accompagner chaque entreprise concernée par l’évolution du site » et de continuer « à faire appel en priorité à ses entreprises partenaires », ce qui revient selon Total au maintien de 200 emplois sur 300. La transformation elle-même du site pourra par ailleurs « créer jusqu’à 1000 emplois pendant les 3 années de construction des nouvelles unités. »

Reste la question des mutations : les associations et la CGT soutiennent que « être déraciné de sa région provoque des impacts majeurs sur les travailleurs et leur famille. » Selon eux, ce n’est que par l’exploration d’une « vaste palette de solutions » et « avec une forte implication des salariés, des habitants du territoire, des acteurs de la société civile que les solutions pour Grandpuits pourront se construire collectivement. »

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