Faut-il bannir les nanoadditifs alimentaires ?

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Tek4life

L’interdiction des nanoparticules ajoutées à l’alimentation progresse, à l’instar du dioxyde de titane qui sera interdit en France à partir de 2020. D’autres additifs sont plus compliqués à remplacer.

Dorothée Browaeys et Jean-Jacques Perrier sont coordinateurs du Forum NanoRESP et du groupe de travail NanoAlim, au sein de TEK4life.

Depuis 2016, les « nanoadditifs », les additifs ajoutés intentionnellement aux denrées alimentaires dans un but technologique et contenant des nanoparticules, agitent régulièrement le monde de l’alimentation en Europe. A l’époque, des associations ont dénoncé l’absence d’étiquetage de produits alimentaires qui contenaient du dioxyde de titane, un colorant alimentaire (TiO2, ou E171). En effet, cet additif présentait une fraction de nanoparticules pouvant aller jusqu’à 45 % du nombre total de particules. Des estimations scientifiques suggéraient que les quantités moyennes de nanoparticules de dioxyde de titane ingérées n’étaient pas négligeables, notamment chez les enfants du fait de la consommation de confiseries et… de dentifrice. Aussi la demande de moratoire à la commercialisation de cet additif a-t-elle abouti en France, le 25 avril 2019 : son utilisation dans les produits alimentaires y sera suspendue pour un an à compter du 1er janvier 2020.

D’autres nanoadditifs sont sur la sellette. C’est notamment le cas de la silice amorphe synthétique (SAS, E551), un dioxyde de silicium (SiO2) utilisé depuis les années 1920 comme antiagglomérant et agent de viscosité dans des préparations en poudre (lait, sel, sucre, soupes, épices), des compléments alimentaires, sauces, boissons, etc. Lors de la fabrication de la SAS, les particules de taille nanométrique fusionnent immédiatement et de façon irréversible pour former des agrégats plus gros, qui à leur tour s’agglomèrent en structures de taille micrométrique. Ce phénomène réduit le risque qui pourrait découler d’une absorption intestinale de nanoparticules de silice. De nombreuses études toxicologiques sur la SAS, répertoriées par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), ne montrent aucun effet néfaste chez l’animal. Cependant, l’effet dans la durée reste incertain : afin de calculer précisément une dose quotidienne admissible (ADI) pour le E551, une étude d’exposition orale chronique (au moins 12 mois) est en cours.

Faut-il interdire ou suspendre la commercialisation de tous les nanoadditifs alimentaires affectés par des incertitudes scientifiques ? C’est ce à quoi pourrait conduire le Principe de précaution de l’Union européenne, ancré dans le secteur agroalimentaire par le « Paquet hygiène » de 2002, dans la mesure où, lorsque des incertitudes persistent, il « fournit un mécanisme permettant de déterminer des mesures de gestion des risques (…) » (1). Le groupe de travail NanoAlim, lancé en octobre 2018 en France par le Forum NanoRESP, un collectif d’organisations dédié à la discussion sur les nanomatériaux, a voulu saisir les incidences sociales et économiques de l’interdiction ou suspension d’un ingrédient.

Retirer ? Remplacer… mais par quoi ?

Dans le cas du E171, plusieurs entreprises l’ont retiré sans grande difficulté de leurs produits, ou se sont engagées à le faire, sa fonction de colorant pouvant être contournée (2). Le cas de la silice amorphe paraît plus compliqué car sa fonction est essentielle pour la conservation des poudres alimentaires, base de nombreuses préparations. Parmi différentes alternatives, le carbonate de magnésium (E504) semble un substitut possible – c’est déjà un additif alimentaire et cosmétique – mais certaines de ses formes sont, elles aussi, en partie nanoparticulaires et, bien que son innocuité ait été démontrée (3), la toxicité digestive de ses nanoparticules n’a quasiment pas été étudiée.

L’interdiction/suspension des nanoadditifs pose également la question de leur définition. Bien que le Règlement européen « Novel Food » de 2014 s’applique dans ce cas, la définition recommandée par la Commission Européenne en 2011 continue d’être utilisée par certaines entreprises. De plus,  la présence d’une seule nanoparticule peut faire étiqueter l’ingrédient comme [nano], en application du Règlement INCO de 2011 sur l’information des consommateurs.

Des règles claires pour la traçabilité

Cette complexité réglementaire est d’autant plus dommageable que la composition d’un produit alimentaire dépend d’une chaîne de fournisseurs. Si une entreprise cherche à savoir si les ingrédients achetés à son fournisseur sont « nano » ou pas, elle pourra ne pas avoir de réponse, soit parce que le fournisseur n’aura pas caractérisé ses ingrédients, soit qu’il jouera (de façon discutable) sur les ambiguïtés et la pluralité des définitions des nanomatériaux. Or les règles doivent être claires et s’appliquer à tous de la même manière afin que les entreprises puissent donner aux consommateurs des indications claires sur ce qui est « nano » ou pas.

Ce débat sur les nanoadditifs peut paraître spécialisé. En réalité, il révèle la nécessité de faire évoluer rapidement les structures de délibération et de décisions démocratiques à l’échelle européenne, afin que les acteurs économiques puissent contribuer à la transition écologique. La performance technique et économique des produits ne suffit plus face aux exigences croissantes de sécurité sanitaire et environnementale et à la demande croissante d’une véritable valeur sociétale des produits.

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