Nous mangeons les forêts

DISCLAIMER: Toutes les opinions affichées dans cette colonne reflètent l'avis de l'auteur, pas celle d'EURACTIV Media network.

Environ 80 % de la déforestation mondiale est causée par l’expansion des terres utilisées pour l’agriculture, ce phénomène allant en s’aggravant : entre 2014 et 2018, ce sont en moyenne 26,1 millions d’hectares par an de forêts qui ont disparu, contre 18,3 millions d’hectares par an entre 2002 et 2013. [EPA-EFE/Mauricio Dueñas Castañeda]

Derrière la viande, les produits laitiers, le chocolat, les biocarburants, les pneus et même les préservatifs se cachent des millions d’hectares de forêts primaires détruites à jamais : chacun de nos actes de consommation est susceptible de contribuer à la destruction des forêts tropicales liée à la culture du soja au Brésil et en Argentine, à l’élevage bovin en Amazonie, aux plantations de palmiers à huile en Indonésie, de cacao en Côte d’Ivoire ou encore d’hévéa au Cambodge.

Sébastien Mabile est avocat au barreau de Paris (Seattle Advocates) et de l’ONG américaine Mighty Earth.

Environ 80 % de la déforestation mondiale est causée par l’expansion des terres utilisées pour l’agriculture, ce phénomène allant en s’aggravant : entre 2014 et 2018, ce sont en moyenne 26,1 millions d’hectares par an de forêts qui ont disparu, contre 18,3 millions d’hectares par an entre 2002 et 2013. Les derniers rapports de la FAO et du Global Forest Watch mettent en évidence que ce phénomène se poursuit inexorablement, avec un recul particulièrement inquiétant pour les forêts primaires. L’Union européenne contribue, par les produits et matières premières qu’elle importe sur son territoire, à plus de 10 % de la déforestation mondiale. Rien que la France importe chaque année plus de 3 millions de tonnes de soja brésilien sans aucune garantie quant à sa contribution à la déforestation ou à la conversion d’écosystèmes.

Pourtant, les forêts abritent plus de 75 % de la biodiversité mondiale et contribuent à l’atténuation et à l’adaptation au changement climatique. Les ressources forestières sont un moyen de subsistance et de revenus pour 25 % de la population mondiale, en particulier pour les communautés autochtones qui en dépendent intégralement. Enfin, dans un contexte de crise sanitaire, les scientifiques ont récemment mis en évidence les liens entre déforestation et développement de zoonoses telles que la Covid-19.

Protéger les forêts tropicales est donc un enjeu majeur pour la biodiversité, le climat, les droits humains et la santé publique.

Conscient que « la lutte contre la déforestation est l’un des enjeux planétaires de ce siècle », Nicolas Hulot avait lancé en 2018 la Stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée (SNDI) – dont on fêtera le deuxième anniversaire le 18 novembre –, première initiative de ce type au monde. Cette stratégie vise à contribuer à l’objectif fixé au niveau international par les déclarations de New-York (septembre 2014) et d’Amsterdam (décembre 2015) de mettre fin, d’ici 2030, aux pertes forestières naturelles.

Faute de portage politique, la SNDI n’a pas encore permis d’inverser la tendance : le gouvernement continue d’encourager les biocarburants – plus de 300 000 tonnes d’huile de palme sont nécessaires pour alimenter la « bioraffinerie » de Total à La Mède – et tarde à présenter le plan protéines visant à renforcer l’autonomie de la France et à réduire nos importations de soja brésilien. Les rares politiques en faveur de la réduction de la consommation de viande se heurtent à une opposition farouche des lobbys.

La lutte contre la déforestation nécessite une mobilisation de nombreux acteurs économiques : la grande distribution commence lentement à s’emparer de cette question, suite notamment à la mise en demeure adressée en septembre 2020 au groupe Casino pour lui demander de prendre les mesures propres à supprimer tout approvisionnement en viande bovine issue de la déforestation de l’Amazonie par sa filiale brésilienne. En matière d’énergie, le développement des biocarburants et de la biomasse liquide reste en contradiction avec les objectifs de la SNDI. Quant au secteur financier, il tarde à réduire ses investissements dans la déforestation : BNP Paribas, Crédit Agricole et Société Générale figurent ainsi parmi les banques les plus exposées à ce risque au niveau mondial.

La loi sur le devoir de vigilance adoptée le 27 mars 2017 oblige pourtant les très grandes entreprises à identifier les risques que font peser leurs activités, partout dans le monde, sur l’environnement, les droits humains et la santé et sécurité des personnes et à mettre en œuvre des actions de prévention et d’atténuation, l’ensemble devant être publié dans un plan de vigilance. Trois ans après son adoption, très peu d’entre-elles disposent d’un volet déforestation au sein de leurs plans.

La pression politique se renforce pourtant : le 22 octobre 2020, le Parlement européen a adopté une résolution contenant des recommandations à la Commission sur un cadre juridique de l’Union pour enrayer et inverser la déforestation dont l’Union est responsable à l’échelle mondiale. Ces recommandations devraient alimenter les travaux du commissaire européen à la justice, Didier Reynders, qui a annoncé le 29 avril 2020 une initiative législative européenne visant à obliger les entreprises à assurer un contrôle de leurs activités en matière de respect des droits de l’homme et de l’environnement. Le gouvernement britannique vient d’annoncer une loi visant à obliger les entreprises à tracer leurs chaînes d’approvisionnement afin de s’assurer qu’elles excluent tout ressource issue d’une exploitation forestière non conforme à la législation de leur pays de provenance.

Deux ans après son adoption, le gouvernement devrait relancer les travaux de la SNDI afin que la France, qui avait été parmi les premiers pays à s’emparer de cet enjeu, s’engage durablement dans la voie d’une consommation qui ne contribue pas à la destruction des forêts tropicales.

Subscribe to our newsletters

Subscribe
Contribuer