George Dassis : « les travailleurs européens sont farouchement opposés à des mesures d’austérité »

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Les dirigeants des syndicats européens se rassemblaient à Athènes cette semaine pour le 12e Congrès de la Confédération européenne des syndicats (ETUC). Le syndicaliste chevronné George Dassis a partagé son opinion avec EURACTIV sur les impacts sociaux de la crise financière et sur la manière dont l'UE devrait se montrer solidaire avec des pays comme la Grèce, l'Irlande et le Portugal.

Depuis 1981, George Dassis représente la Confédération générale grecque des travailleurs (EESC) au sein de la Confédération européenne des syndicats (ETUC). Il est également membre depuis 18 ans du Comité économique et social européen (CES) où il préside actuellement le groupe « travailleurs ».

George Dassis s'est confié à Ben Carlin pour EURACTIV.

Comment décririez-vous l'esprit du peuple et particulièrement des travailleurs en Grèce en ce moment ?

C'est une évaluation tout à fait personnelle et bien entendu, quand on évalue l'esprit d'un ensemble de personnes, bien souvent, on parle à partir de ce que l'on ressent soi-même.

Moi je crois que c'est un esprit de colère et de résignation. Colère envers les partis politiques et les politiciens en général qui ont mené le pays vers la situation dans laquelle il est aujourd'hui.

Résignation parce qu'on ne voit pas, enfin les gens ne voient pas, la solution dans les médias. Personnellement j'ai un point de vue évidemment mais je ne suis pas décideur au plan politique. Mais mon point de vue je l'ai dit à toutes les tribunes, où que je me trouve.

La semaine dernière on a vu une grève générale en Grèce. Pensez-vous que les syndicats vont obtenir les résultats qu'ils veulent ? Quels résultats souhaitent-ils obtenir avec leur action ?

La grève du 11 mai a eu beaucoup de succès, même s'il y avait un peu moins de monde à la manifestation que par le passé. Maintenant, répondre à la question de savoir si avec des grèves générales on va résoudre le problème : Non, on ne résoudra pas le problème avec des grèves générales. C'est un avis personnel.

Mais par contre, ne rien faire et ne pas protester ce n'est pas bon non plus. Il faut quand même envoyer un signal, un signal envers les gouvernements. Personnellement, je suis conscient que le premier ministre, George Papandréou, consent des efforts terribles pour trouver des solutions. Mais ils ne les trouvent pas donc les hommes politiques ne trouvent pas un consensus. Donc George Papandréou et son gouvernement restent quand même seuls.

Pour moi dans une situation de crise ils devraient arriver à une entente nationale, donc de tous les partis de l'opposition, sauf peut-être l'extrême droite. Alors quelle serait la solution ?

Il est évident qu'avec les mesures d'austérité adoptées il y a un an on ne sortira pas de la crise.

En mars 2010, j'avais dit que nous avions en Grèce un problème intérieur. C'est le problème du combat contre la fraude fiscale, contre la fraude aux versements à la sécurité sociale, et un combat dur avec la corruption, à tous les niveaux.

Donc, ces problèmes ne peuvent être résolus que par nous même, à l'intérieur du pays. Maintenant à l'extérieur il y a un autre problème qui regarde l'Union européenne. Parce que le déficit grec c'est en partie transformé en emplois dans les pays les plus développés de l'Union.

Tout cet endettement, je parle au niveau des citoyens, s'est traduit par des achats des produits de consommation à grande valeur ajoutée, qui sont tous importés très majoritairement des pays de l'Union. En premier lieu c'est l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni, etc.

Bon, on est arrivé à un stade dangereux, lamentable et la solution qui a été proposée était de proposer de l'argent à la Grèce. € 30 milliards par le Fonds monétaire international, taux d'intérêt 3 %, € 80 milliards par l'Union européenne moins la Slovaquie, la Slovaquie n'a pas participé, taux d'intérêt 5 %.

C'est déjà une chose anormale que le FMI prête à 3 %, le FMI qui a la réputation que l'on connaît. Les pays de l'Union prêtent à 5 %. Il y a eu un geste très important il y a quelques mois où le taux d'intérêt a été diminué. C'était un geste très important. Avant c'était 5 % maintenant c'est 4 %.

Mais d'une manière générale la solidarité, ce n'est pas évidemment donner de l'argent comme ça, mais pour moi personnellement la solidarité consisterait à prêter de l'argent à des taux d'intérêt normaux. C'est-à-dire que si la République fédérale d'Allemagne empreinte de l'argent à 2.2 % ou 2.5 %, ils devraient prêter à un autre pays membre, au nom de la solidarité, à un taux d'intérêt qui serait un peu supérieur. Mais pas le double !

Moi je n'appelle pas ça de la solidarité. J'appelle ça une affaire commerciale. Je peux vous donner un exemple plus récent. Le Portugal, j'ai vu ça dans la presse il y a quelques jours, le Portugal va recevoir 78 milliards et le taux d'intérêt sera de l'ordre de 6 %. Franchement je ne vois pas comment le Portugal va pouvoir entrer dans une phase de développement, de croissance en ayant des intérêts à payer de cet ordre là.

Vous avez dit que vous n'êtes pas satisfait de la "solidarité" actuelle envers la Grèce, mais il y aussi l'Irlande, le Portugal, donc quelle est l'attitude que vous voudriez voir ? Comment imaginez-vous mieux incarner la solidarité entre les pays européens ?

Tout d'abord je dois vous dire que je suis un militant de l'intégration européenne. J'ai été réfugié politique pendant la dictature en Grèce. Donc j'ai bénéficié de la solidarité, en priorité de mes camarades syndicalistes belges, français, italiens, allemands, scandinaves… Je suis profondément convaincu que si l'on veut continuer à vivre en paix en Europe il faut poursuivre le processus d'intégration européen.

Mais pour poursuivre ce processus il faut aussi garantir une certaine cohésion économique et sociale. Hors, ce qui se passe actuellement est contre ce processus de cohésion économique et sociale.

OK, les Grecs ont été des mauvais élèves, il y a des responsabilités très graves de certains hommes politiques, mais pas de tous les politiciens. On doit être puni. Mais être puni ne signifie pas qu'il faut réduire un peuple à la misère. Ça ne signifie pas qu'il faut dire à un retraité qui essaye de vivre à Athènes avec 1 000 euros : "Vous gagnez trop d'argent, il faut diminuer de 10 %, 20 %."

La solidarité consisterait à dire : "OK, la Grèce a besoin de € 100 milliards, € 150 milliards, ils vont payer les intérêts." Je ne parle pas de donation. Je ne parle pas de philanthropie. L'Union européenne n'est pas une institution philanthropique.

Je parle d'un ensemble solidaire : Ils vont payer les intérêts mais pas sous la forme d'une opération commerciale. Quand un pays empreinte entre 2 et 3 %, s'il veut être solidaire il doit prêter cet argent-là à un taux un peu plus élevé pour couvrir ses frais. Mais comme je vous l'ai dit tout à l'heure : pas au double !

Sinon, avec tous les scénarios qui circulent, il y en a qui préparent la sortie de la Grèce, le Portugal et l'Irlande de la zone euro, j'ai lu ça dans la presse. Pour moi c'est un scénario catastrophique. C'est un scénario catastrophique pour l'intégration européenne.

Selon vous, quelle est la meilleure réponse que les syndicats peuvent donner aux mesures d'austérité en Grèce, mais aussi dans tous les pays européens ? Quel est le rôle des syndicats dans la situation actuelle ?

Le rôle d'une confédération, donc d'un syndicalisme interprofessionnel, est important pour ne pas dire capital en période de crise. Il est capital parce qu'il faut justement se battre pour défendre l'ensemble des travailleurs, y compris ceux qui sont privés d'emploi.

Donc là, le rôle des confédérations nationales et de la confédération européenne est primordial. Personnellement je ne peux pas accepter qu'on essaye de défendre seulement telle corporation ou telle autre corporation. Il faut défendre l'ensemble des salariés. Parce que les travailleurs salariés constituent la majorité de la population. Il ne faut pas oublier les travailleurs salariés et leurs familles.

La Confédération européenne des Syndicats (CES) a adopté une résolution très importante préconisant des solutions. Une des propositions qui a été prise par le comité exécutif au mois d'octobre 2010 et encore en mars 2011, est de mettre en circulation les euro-obligations. De nouveau, il ne s'agit pas de distribuer de l'argent mais de faire en sorte que les marchés financiers, c'est-à-dire les différents spéculateurs sur la planète, ne prennent pas en otage des pays entiers.

Des euro-obligations signifieraient que des pays qui sont en difficulté pourraient avoir de l'argent avec des taux d'intérêt normaux. C'est une proposition. Et malheureusement, je ne dis pas qu'elle est oubliée, mais elle tarde à venir.

C'est aussi votre message envers les ministres de l'ECOFIN et aussi au Conseil européen ?

C'est un des messages les plus importants. Un autre message donc, le congrès de la CES décidera à Athènes d'une manière totalement démocratique avec une liberté d'expression totale, mais je pense qu'on aura confirmé nos positions adoptées lors de ces deux dernières années qui concernent la situation économique de l'Europe en général.

Parce qu'excepté quelques pays nous sommes toujours en récession, excepté l'Allemagne, un peu la Belgique, les Pays-Bas et les trois pays scandinaves… et encore on annonce des mesures d'austérité en Finlande.

Dans l'ensemble des 27 pays de l'Union, ce ne sont que des mesures d'austérité qui sont annoncées, et qui concernent non pas les classes les plus riches mais les classes moyennes et inférieures du point de vue du revenu, les salariés et les retraités en premier lieu.

Il y a des PME aussi qui sont en difficulté pour trouver du crédit donc si on veut relancer l'économie européenne il faut des investissements.

En ce qui concerne les pays en grave difficulté, c'est-à-dire l'Irlande, la Grèce et le Portugal, une autre mesure immédiate consisterait à ce que les fonds structurels avancent l'argent sans que le gouvernement soit obligé d'émettre la part pour le cofinancement. Parce qu'il y a une partie qui doit venir des fonds structurels et l'autre qui doit venir des promoteurs du projet, du gouvernement, des entreprises…

Bon, en ce qui concerne le gouvernement, puisqu'il a un grand déficit, une mesure immédiate consisterait à dire "OK, provisoirement durant cette période de transition pendant la crise, vous pourrez lancer des projets sans que vous soyez obligés d'investir vous-même." Parce qu'ils n'ont pas d'argent.

Et puis au niveau de l'Union, ce n'est pas très réjouissant. On a la haute autorité pour la politique extérieure mais nous constatons quand même qu'au niveau du G20, au niveau des Nations unies, ce n'est toujours pas l'Union qui parle. Ce sont les gouvernements éventuellement. Ce n'est pas de cette manière que l'Union européenne doit s'affirmer et pourra faire le poids vis-à-vis des autres puissances commerciales et même militaires.

En ce qui concerne le travailleur grec, le message qui sera envoyé c'est que les travailleurs européens sont farouchement opposés à ce que toutes ces mesures d'austérité visent pratiquement exclusivement les salariés et les retraités.

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