Alain Lamassoure : « la victoire de Trump doit nous pousser à prendre notre destin en main »

Alain Lamassoure [European Parliament/Flickr]

Pour Alain Lamassoure, l’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis est l’occasion pour l’UE de finir de bâtir une véritable Europe de la défense, ainsi qu’une Europe politique.

Alain Lamassoure est un eurodéputé membre du Parti populaire européen (PPE). Très proche d’Alain Juppé, il est aussi candidat à la présidence du Parlement européen, censée tourner à mi-mandat, en janvier 2017.

Quelles sont les implications de l’élection de Donald Trump pour la coopération transatlantique en matière de défense ?  Doit-on s’attendre à un désengagement de la part des Etats-Unis ?

Premièrement, ce qu’a pu dire Donald Trump jusqu’à présent en matière de politique étrangère ne compte pas. Il ne connait absolument pas les dossiers et c’est lorsqu’il va prendre ses fonctions, s’entourer de collaborateurs et écouter ses alliés qu’il élaborera sa vision de manière définitive.

Par contre, je crois que sa victoire va accélérer un phénomène entamé par ses prédécesseurs et notamment Barack Obama : c’est un retour vers l’isolationnisme américain. Obama avait déjà annoncé et mis en pratique une politique étrangère qui situe les intérêts stratégiques américains plutôt vers l’Ouest, vers le Pacifique et notamment la Chine. Et selon lui, il revenait aux Européens de s’occuper de ce qu’ils appellent l’arrière-cour. Et ils l’ont montré dans les réactions aux printemps Arabes, dans la guerre de Syrie, et dans le conflit Ukrainien – dans cette partie du monde, c’est aux Européens de jouer les premiers rôles en matière politique, diplomatique et éventuellement en matière militaire, eux-mêmes se tenant en deuxième ligne.

Et cette victoire de Trump doit être vue côté européen comme une très grande urgence maintenant pour nous de prendre en main notre propre destin, notre propre défense et donc notre propre politique étrangère. Nous n’avons que trop tardé, il faut rattraper ce retard.

Obama est pourtant revenu sur cette politique et a été forcé de se réengager sur le théâtre européen, notamment à cause de la résurgence de la Russie. Est-ce que vous vous attendez à ce que M. Trump continue se mouvement de réengagement ?

C’était un réengagement extraordinairement limité. Le dernier sommet de l’OTAN a décidé de mettre en place un corps de 5 000 soldats qui vont se promener à la frontière de l’Alliance Atlantique pour faire une sorte de gesticulation face à la Russie de Poutine. Mais les Américains n’ont pas voulu faire partie des accords de Kiev qui ont permis de stabiliser le problème ukrainien a défaut de le résoudre, et c’est Angela Merkel et François Hollande qui ont négocié avec les présidents Porochenko et Poutine.

Donc c’est une évolution qui était déjà engagée et qui de toute manière est irréversible.  Depuis la fin de la Guerre Froide et la chute du mur de Berlin, il n’y a plus ce couplage automatique induit par la menace nucléaire entre défense et survie de l’Europe et des Etats-Unis. Bien sûr, il faut se réjouir de la fin de la Guerre Froide mais la conséquence inéluctable, qui était prévisible depuis vingt-cinq ans, c’est cet éloignement progressif des Etats-Unis qui peuvent maintenant avoir d’autres priorités. Et nous n’avons rien fait pour nous y préparer.

Il faut désormais urgemment prendre en main notre propre défense. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi les présidents français successifs –Nicolas Sarkozy puis François Hollande – n’ont pas utilisé les dispositions que nous avons introduites dans le Traité de Lisbonne depuis 2009 pour jeter les bases d’une Europe de la défense. C’est maintenant qu’il faut le faire !

Michel Barnier appelle à mutualiser l'effort de défense en Europe

Lors d’une conférence organisée par le think-tank Europanova, Michel Barnier, conseil spécial du président de la Commission sur la question de la défense a plaidé pour consacrer jusqu’à 3 à 4 milliards d’euros du budget européen aux enjeux de la défense.

Et donc vous pensez que l’élection de Donald Trump pourrait être le déclencheur ?

Je le souhaite. Cette élection doit nous conduire à une profonde remise en cause de la manière dont nos démocraties fonctionnent dans chacuns de nos pays. Et au niveau de l’Union Européenne, d’achever de bâtir une véritable Europe politique, parce que au-delà des problèmes de défense, on ne peut plus attendre de l’Amérique que son président défende les grandes valeurs démocratiques que nous partageons.

Le grand paradoxe de Donald Trump, c’est qu’il a réussi à se faire élire au nom du rétablissement des valeurs américaines en les foulant toutes aux pieds pendant sa campagne électorale. Ce qui veut dire que, sur la scène mondiale, pour défendre la démocratie, les droits de l’Homme, la dignité humaine, etc., l’Europe va se retrouver extrêmement seule.

Et donc nous avons la responsabilité de reprendre en main notre propre sécurité, notre propre défense, nos propres intérêts – mais aussi pour être le flambeau de la démocratie et de la liberté dans le monde.

Ne pensez-vous pas que face à Trump, la Russie va se sentir encouragée à pousser son avantage, comme elle a pu le faire en Ukraine ?

Evitons les commentaires hâtifs tant que nous ne savons pas la position de Donald Trump. Il ne connaît absolument pas les dossiers. Dans un premier temps, il a dit des choses que les électeurs américains avaient envie d’entendre et ça lui a bien réussi. Mais ce genre de personnage peut très facilement basculer d’une position pacifiste à une position guerrière. Donc, ça ne sert à rien de faire des plans sur la comète…

La désunion au sein de l’Alliance transatlantique, est-ce que ce n’est pas tout de même une victoire pour M. Poutine ?

Dans l’immédiat, oui. Tout ce qui affaiblit l’Amérique est évidemment une bonne nouvelle pour les ennemis de l’Amérique et des valeurs qu’elle partage avec l’Europe.

Ensuite, on verra. Donald Trump ne sera véritablement à la Maison Blanche qu’en janvier prochain. D’ici là, beaucoup de choses vont se passer. Beaucoup dépendra aussi de la majorité qu’il aura au Sénat et à la Chambre des Représentants.

Entre temps, M. Poutine aura ses propres problèmes. Et jusqu’à présent, sa politique étrangère aventurière, voire belliqueuse, lui a surtout servi à faire oublier ses extraordinaires échecs dans son propre pays.

Et il y a d’autres menaces, d’autres dossiers urgents. Par exemple le statut de la Chine au regard de l’Organisation Mondiale du Commerce, le 11 Décembre. C’est un enjeu considérable pour les américains comme pour nous.

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