Comme Delors, Juncker est un homme de mémoire

Jan Kurlemann

Jan Kurlemann compare Jacques Delors à Jean-Claude Juncker, actuel président de la Commission européenne. S’ils appartiennent à des familles politiques bien distinctes, l’ancien fonctionnaire estime qu’ils partagent un sens de l’Histoire et des convictions européennes fortes.

Vous connaissez bien Jacques Delors. Dans quelles circonstances l’avez-vous rencontré ?

Quand j’ai lu que Jacques Delors avait été désigné comme citoyen d’honneur de l’Europe, ça m’a fait un plaisir énorme. Je trouve que c’est la personne qui mérite le plus l’honneur de cette nomination, parce qu’il a travaillé dans sa vie politique pour l’unification de l’Europe. J’ai lu qu’il avait reçu cet honneur pour son travail pour la coopération des peuples, mais ce n’était pas seulement la coopération, c’était l’intégration, c’était de faire quelque chose ensemble, et sur ce point, il e été plus fort que beaucoup d’autres.

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J’ai rencontré Jacques Delors pour la première fois quand je travaillais au groupe socialiste du Parlement européen et qu’il était membre du Parlement européen. Il était aussi président de la commission économique et monétaire. Sa carrière politique en France a suivi. Il est devenu ministre et plus tard président de la Commission européenne, ce qu’il est resté pendant dix ans. Pendant cette époque, j’étais directeur du bureau d’information du Parlement européen à Bonn et nous avions pas mal de contacts avec la Commission européenne. Jacques Delors est aussi venu en Allemagne et a participé à la vie politique, en particulier à l’époque de l’unification de l’Allemagne.  Il a appuyé dès le début la réunification, il a pris une position très claire et la Commission, ainsi que le Parlement, ont organisé d’une manière exemplaire l’intégration de l’ancienne RDA dans l’Union européenne, ce qui n’était pas facile.

Quand l’Allemagne a été à nouveau unie, j’ai eu le grand plaisir d’être sur le balcon du parlement, du Reichstag, à Berlin, le soir de l’unité, c’est-à-dire le 3 octobre, il y a 25 ans. Il était là avec un collègue de la Commission. Il y avait aussi le président du Parlement européen, Enrique Barón. C’était les deux seuls étrangers présents sur le balcon avec le chancelier Kohl et les membres du gouvernement allemand. C’est un moment que je n’oublierai jamais.

Jacques Delors était convaincu de ce qu’il faisait et dans ses actions, il suivait ses idées. Pas d’une manière mécanique, mais il développait sa politique, et la politique de la Commission européenne, parce qu’elle aussi, elle a une politique. Il y avait moins de contradictions que chez d’autres. En plus, quand je pense aux discours qu’il tenait. Il n’y avait pas un papier qu’on distribuait et qu’il lisait plus ou moins, avec des ajouts par-ci par-là, mais il développait ses réflexions en parlant. Évidemment pour son personnel c’est plus difficile parce qu’il fallait rédiger le texte après le discours, mais de cette manière on pouvait participer au processus de développement des idées, ce qui était aussi très convaincant.

Vous venez d’évoquer l’intégration de l’ancienne RDA dans la communauté européenne, à l’époque. Si l’on comparait aujourd’hui cet effort avec le cas de la Grèce, que diriez-vous ?

Si l’on compare l’intégration de la RDA dans l’Union européenne de l’époque et les problèmes de la Grèce aujourd’hui, il y a une chose de comparable : ce sont des territoires qui n’étaient pas là au début et pour lesquels il fallait inventer des règles pour les faire participer pleinement à cette entreprise européenne. Ce qui est différent aujourd’hui, et que je regrette, c’est cette hostilité personnelle, nationale, nationaliste parfois qui est utilisée dans le débat et qui perturbe la pensée des gens. On oublie le but commun et à la place on attaque, on critique, et on ne voit pas ce qu’on devrait faire ensemble.

À l’époque, une Allemagne unie et forte faisait peur. En tant qu’Allemand, je comprends cela très bien, on ne peut pas oublier le siècle qui est derrière nous, où l’Allemagne a joué un rôle néfaste en Europe. Ce qui, selon moi, était important dans l’attitude de Jacques Delors, et d’autres, c’est qu’on voyait cette Allemagne unie et l’unification du pays dans un contexte européen, dans une Europe qui était en train de se réunir, et ça a été prouvé par l’élargissement, par l’adhésion de tous les pays d’Europe de l’Est. Au lieu de se concentrer sur un pays, sur le passé, sur les attitudes du passé, quand on considérait en Allemagne les Français comme ennemis héréditaires, et vice-versa, tout cela a disparu, pour faire place à un projet commun. Cela a donné des résultats, et il ne faut pas perdre les avantages de ce développement et aussi des attitudes qui ont changé profondément et qui ont rendu cette unification de l’Europe possible.

Vous appartenez à une génération de faiseurs de l’Europe d’une période assez glorieuse, est-ce que vous vous considérez un disciple de Jacques Delors ?

Je me considère comme une personne de la même école de pensée, des gens qui ont connu le passé aussi par leur famille. Moi je suis encore né pendant la guerre, il ne faut pas l’oublier, et on a voulu construire quelque chose de nouveau, de solide, qui allait changer l’Europe telle qu’elle existait. Je crois qu’il y a tout un groupe de gens qui pensent de la même manière et qui partage ce sentiment. Évidemment ce qui est devenu réalité, ce n’est plus quelque chose à discuter, c’est ce qu’on croyait, du moins. Mais quand on voit certaines forces politiques, par exemple, qui ne comprennent même pas les avantages d’être ensemble et de faire quelque chose ensemble, ça peut faire peur.

Est-ce que vous considérez que Jean-Claude Juncker fait partie de l’école de Jacques Delors ou pas ?

Il ne faut pas oublier que le Président Juncker est aussi une personne qui vit dans l’histoire. Je l’ai entendu moi-même quand il a parlé de son enfance, de son père qui a été enrôlé de force dans la Wehrmacht, qui a été blessé pendant la guerre et qui en a souffert le reste de sa vie. Cette mémoire elle vit dans la tête et dans le cœur des gens et cela crée une autre attitude. L’approche est différente quand on veut faire et changer quelque chose pour l’avenir. Je crois que lui aussi se trouve dans le même contexte. En plus, c’est quelqu’un qui a des convictions. Qui a des convictions concernant l’Europe, et évidemment, quand on vient du Luxembourg, un pays qui a été réduit par l’appétit de ses voisins au cours des siècles, on les comprend. Le Luxembourg dans l’Europe, ça fait d’une grande unité, mais le Luxembourg seul, a été dans le passé la proie de voisins beaucoup plus forts. Quelle est la situation avantageuse ? C’est clair. J’ai moi-même vécu et travaillé quelques années au Luxembourg, et je crois comprendre les Luxembourgeois mieux que d’autres, et aussi leur réticence concernant d’autres pays, mais ils sont vraiment des fondateurs de l’Union européenne et M. Juncker est un bon représentant.

M. Juncker est de centre-droite, M. Delors est plutôt à gauche, vous êtes vous-même social-démocrate, donc cet engagement européen, il va au-delà des clivages politiques…

Il est normal qu’une personne participe à un courant politique ou à un parti politique, à gauche, à droite, au centre,  mais il y a un certain fond, certains principes qui sont à la base de l’intégration européenne et qui sont acceptables pour les gens de différentes expressions politiques, sans qu’ils trahissent leurs idées. On peut très bien s’imaginer, et je le fais, une Union européenne plus sociale, plus humaine, que ce qu’elle est aujourd’hui. D’autres pensent autre chose. Mais ce qui m’a frappé, quand j’ai entendu Jean-Claude Juncker, c’est qu’il vient aussi d’un milieu ouvrier, qu’il défend l’égalité des chances et les possibilités de développement pour les gens qui n’ont pas d’avantages. Dans ce sens, ce n’est pas un homme de droite, mais c’est un homme dans une certaine tradition, qui existe chez les démocrates chrétiens. Évidemment, les extrémistes, soit nationalistes, soit idéologiques, ont des difficultés à trouver leur place dans ce contexte et n’appartiennent pas à cette conviction, toujours majoritaire dans l’Union européenne.

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