« Le risque terroriste en général mieux géré dans l’UE »

Gilles de Kerchove [Georgi Gotev]

Le niveau de la menace terroriste demeure « assez grave » dans plusieurs pays de l’UE, selon Gilles de Kerchove, responsable de la lutte contre le terrorisme de l’UE, dans une interview accordée quelques heures avant l’attentat du 11 décembre à Strasbourg.

Gilles de Kerchove est le coordinateur européen pour la lutte contre le terrorisme.

C’est bientôt Noël et, contrairement aux années précédentes, il n’y a pas eu d’attentat terroriste sur le sol de l’UE [l’interview a été réalisée le matin du 11 décembre]. Est-ce parce que les services antiterroristes se sont améliorés ou parce que les terroristes ont perdu en motivation ?

C’est plutôt la première option. Le niveau de la menace demeure assez grave dans plusieurs États membres, pas dans tous, selon les services de sécurité.

En même temps, nous avons considérablement réduit nos vulnérabilités. Les États membres et l’Union européenne ont beaucoup travaillé de concert ces trois ou quatre dernières années pour relever le défi, et je pense que cela explique pourquoi tous les services sont en mesure de déjouer les complots, d’arrêter, de détecter les personnes qui sont proches du point de rupture, quand elles sont susceptibles de commettre des attaques. C’est donc une explication.

L’autre explication est que la coalition mondiale a fait un excellent travail en détruisant le califat physique de Daesh, ce qui réduit sa capacité à planifier des attaques depuis son territoire, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de menace.

La principale menace, telle que nous la voyons, est maintenant d’origine locale : des gens qui ne sont pas allés en Irak et en Syrie, qui n’ont aucun lien avec Daesh ou Al-Qaïda, mais qui ont été inspirés par ces idéologies. Et c’est un défi pour les services de sécurité, pour plusieurs raisons. D’abord, le nombre de personnes qui se trouveraient dans une phase de radicalisation intense est assez élevé. Pour les services de sécurité, il s’agit de fixer des pistes prioritaires et de les réduire à un nombre gérable, afin de se concentrer sur les individus qui représentent un problème sérieux.

Le deuxième défi est ce que j’appelle la détermination du point de rupture. Être radical n’est pas un délit en soi ni un crime. Ce qui est criminel, c’est quand on commence à préparer une attaque terroriste. Et il n’est pas facile de détecter ce point de rupture, quand quelqu’un qui est radicalisé commence à préparer quelque chose. Ça peut être le téléchargement d’un tutoriel sur la façon de construire une bombe ou l’achat d’armes ou de précurseurs d’explosifs. C’est là que les services de sécurité doivent entrer en jeu.

Dans de nombreux cas récents, les services disposaient des informations, mais parfois ils n’ont pas détecté le point de rupture. Et dans d’autres cas, ils l’ont fait. Les services français par exemple ont réussi à déjouer plusieurs drames. En résumé, l’amélioration tient à la fois de l’évolution des menaces et d’une réponse collective beaucoup plus efficace des États membres et de l’Union européenne.

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Vous dites  que la principale menace est d’origine locale. Quelles sont les autres menaces ?

C’est en effet la culture locale qui occupe la première place. La seconde est ce que j’appellerais l’héritage du califat. Nous avons encore un certain nombre de combattants terroristes étrangers qui se sont rendus en Syrie et en Irak et n’en sont pas encore revenus. Nous devons donc faire preuve d’une vigilance accrue, car certains d’entre eux pourraient vouloir revenir.

La troisième source de menace est constituée de personnes sortant de prison. Beaucoup de ceux qui se sont rendus en Syrie et en Irak ont été condamnés à de courtes périodes, parfois trois ans de prison, parce que, faute de preuves, ils ne pouvaient être condamnés que pour participation à une organisation terroriste. Ce qui est puni d’environ trois ou quatre ans.

Or, nous savons que les prisons sont souvent des incubateurs de radicalisés. Si vous regardez les chiffres, la ministre française de la Justice, Nicole Belloubet, a indiqué qu’ils s’attendaient à ce que 450 personnes dangereuses quittent les prisons françaises d’ici fin 2019. Là-dedans, on compte 50 condamnés pour terrorisme et 400 criminels « ordinaires », qui viennent de se radicaliser en prison. Gérer 450 personnes plus ou moins radicalisées à leur sortie de prison est loin d’être simple.

C’est difficile parce qu’ils ont purgé leur peine et peuvent donc reprendre une vie normale, mais qu’il faut surveiller leurs activités. Cela peut se faire via un programme obligatoire de déradicalisation, comme un toxicomane que vous voulez aider à sortir de sa dépendance, grâce à un bracelet électronique, en faisant régulièrement rapport à la police, ou en faisant appel à un travail classique des services de sécurité. Mais vous ne pouvez pas surveiller quelqu’un 24 heures sur 24, sept jours sur sept, cela demande tout simplement trop de ressources. C’est donc le troisième défi.

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Si on sait que les prisons sont des lieux où les condamnés se radicalisent, pourquoi les gouvernements n’agissent-ils pas à ce niveau ?

Il existe une politique active pour tenter de remédier à ce problème, mais personne n’a de solution miracle. Les programmes de déradicalisation en sont encore au niveau d’essais et d’erreurs. Les États membres testent des idées et de nouvelles politiques. De nombreux États appliquent une méthodologie d’évaluation des risques pour identifier les individus en voie de radicalisation, testent des programmes de déradicalisation et modifient leur politique de gestion des prisons. Les Français ont été les premiers à créer une agence dédiée à la détection des signes en prison.

Les spécialistes nous ont appris que les plus radicaux cachent leur engagement. Dans le passé, il était facile de détecter ceux qui étaient radicalisés, mais maintenant ils utilisent le « takhia », un mot arabe qui signifie dissimulation, tromperie. Les identifier nécessite donc des instruments très sophistiqués.

Le premier est la détection, et le second l’évaluation. La Commission européenne a soutenu financièrement plusieurs études pour trouver une méthodologie d’évaluation des risques. Le troisième est la déradicalisation, pour laquelle il faut former le personnel pénitentiaire.

Les États membres investissent dans ce problème. Nous avons lancé plusieurs discussions au Conseil, entre les ministres de la Justice sur la manière de traiter cette question. J’ai moi-même organisé des réflexions sur la radicalisation dans les prisons, c’est un sujet difficile. On ne peut donc pas dire que les gouvernements ne sont pas conscients du problème ou passifs.

Pourrait-il y avoir une politique de l’UE pour empêcher cet islam radical d’implanter ses écoles et ses mosquées dans les pays de l’UE ?

Les États membres de l’UE ont un ensemble différent d’arrangements constitutionnels. Si je prends les deux approches extrêmes, vous avez la Belgique, où l’État paie le salaire du prêtre, du rabbin, de l’imam. De l’autre côté, il y a le système français, qui prévoit une séparation complète entre l’État et la religion. Il est donc très difficile d’élaborer une politique européenne à cet égard.

Ce que je constate, c’est que de plus en plus d’États membres travaillent sur le sujet, malgré toutes les contraintes constitutionnelles qu’ils peuvent avoir. Les Allemands ont ce qu’ils appellent la conférence sur l’Islam. Lors de sa dernière session, le ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer, a eu un dialogue avec des représentants de la communauté musulmane. Ce n’était pas exactement un effort pour promouvoir un islam modéré, parce que qui peut dire ce qu’est l’islam modéré ?  C’est une question subjective. Il s’agit donc plutôt de créer plus de diversité dans l’islam en Europe, sans qu’une seule tendance occupe tout l’espace – dans ce cas-ci, le salafisme.

Les gens ont des interprétations différentes. Les plus modernes cherchent à contextualiser l’islam dans l’Europe occidentale du 21e siècle, et de l’autre côté une frange qui préfèrerait vivre comme lors des premiers jours du Prophète. Nous avons besoin de cette diversité. Les Allemands en discutent, les Français aussi.

Je crois savoir qu’en janvier, le président Macron présentera des idées sur la manière d’organiser l’islam en France. Après les attentats en Belgique, l’État belge a décidé de se réorganiser à ce niveau. Le gouvernement a envoyé une délégation en Arabie saoudite pour la dissocier de la gestion de la plus grande mosquée de Bruxelles, au Cinquantenaire. Et il tente de réorganiser le Conseil Supérieur des Musulmans de Belgique.

Et l’ancien ministre italien de l’Intérieur, Marco Minniti, a eu une discussion avec la communauté musulmane en Italie. Il ne disposait pas encore d’outil juridique, mais il a invité tout le monde autour de la table et s’est demandé, si j’ai bien compris, comment créer plus de diversité, de sorte qu’il y ait d’autres islams que celui promu par les salafistes.

Parce que si vous n’êtes pas proactif, il y a deux options, l’islam venant du Golfe, pour lequel il y a un soutien là-bas, ou avoir ce que nous appelons en français l’« islam consulaire », l’islam du pays d’origine de votre communauté musulmane. En Belgique, il s’agit principalement de la tradition marocaine, en France algérienne et en Allemagne turque, via la Diyanet. Les trois communautés sont très actives.

Je vois donc de plus en plus de pays de l’UE travailler sur cette question, mais il n’y a pas de politique européenne.

Vous avez parlé de Diyanet [gérant les affaires religieuses turques] et de la Turquie. L’UE et la Turquie sont en désaccord sur la définition du terrorisme. Elles considèrent toutes deux le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) comme une organisation terroriste, mais elles ne sont pas d’accord sur les Unités de protection du peuple (YGP). Les deux sont des organisations kurdes. Pouvez-vous nous rappeler pourquoi le PKK figure sur la liste du terrorisme de l’UE ?

Cela repose sur de nombreux renseignements et preuves d’actes criminels du PKK, également impliqué dans la criminalité organisée, de trafics de toutes sortes et d’utilisation de la violence, et cela a conduit l’UE à le considérer comme terroriste, malgré les nombreux recours à la Cour de justice. Le PKK promeut en effet une politique de violence contre les civils. Nous n’avons donc aucun désaccord avec la Turquie là-dessus.

Mais il y en a un sur l’YGP.

Tout ce que je peux dire, c’est que l’YPG n’est pas à ce jour sur la liste des organisations terroristes de l’UE.

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