Hubert Védrine : l’idée que l’Europe se défasse est insupportable

Hubert Védrine [Parti socialiste/Flickr]

Dans un petit livre intitulé Sauver l’Europe, le « réaliste » Hubert Védrine estime nécessaire de marquer solennellement une pause, pour réconcilier les peuples avec l’idée européenne. Une interview de notre partenaire, Ouest-France.

Membre du Parti socialiste, Hubert Védrine a figuré au conseil d’État avant de devenir ministre des Affaires étrangères sous le gouvernement Jospin, de 1997 à 2002.

Vous constatez que l’opinion est profondément divisée sur l’Europe. Depuis quand ?

À l’époque du traité de Maastricht, à peu près tous les dirigeants importants étaient pour le « oui ». François Mitterrand s’était beaucoup engagé, et il pesait beaucoup plus que ses successeurs. Et malgré cela, le « oui » n’avait fait que 51 %. Un phénomène de décrochage a commencé alors à se produire, confirmé lors du référendum de 2005. Schröder (ancien chancelier allemand) m’avait dit que le « non » l’aurait emporté en Allemagne s’il y avait eu un référendum. C’est là que j’ai commencé à réfléchir sur la nécessité de distinguer le projet européen, qui est magnifique, et cette forme de bureaucratisation européiste qui s’est imposée.

Beaucoup s’y sont mis pour creuser ce fossé…

Oui, on a assisté à ce que je considère comme une sorte de fuite en avant dans la réglementation abusive. Ce que Jean-Claude Juncker dénonce lui-même, en disant que l’Europe a eu tort de réglementer à outrance. En fait, ce phénomène ne remonte pas à l’origine de la Communauté européenne, mais plutôt au marché unique décidé par l’Acte unique en 1986.

Les États se sont aussi souvent défaussés ?

Oui et plusieurs pays dont la France en tête, ont alimenté cette surproduction normative. Ensuite on a créé une usine à gaz entre les gouvernements, la commission, le parlement et la cour de justice. Dont les gens pensent qu’elle est éloignée d’eux.

Vous égratignez volontiers aussi les européistes…

Oui, il y a une deuxième responsabilité, celle des élites, médias compris. Ils ont considéré que tous ceux qui étaient contre ou réticents étaient des imbéciles arriérés, nationalistes à l’ancienne, souverainistes. Le mépris des élites pour le vote populaire a contribué à creuser le fossé. Au lieu de comprendre qu’il y avait dans les aspirations des peuples des choses auxquelles il fallait répondre.

Par exemple ?

Pour les élites européistes, admettre que les peuples demandent à garder une certaine identité, une certaine souveraineté, et de la sécurité, c’est insupportable. Il y a eu selon moi un excès de condescendance. C’est ainsi qu’on a vu monter le vote de protestation et maintenant de véritables insurrections électorales.

Vous écrivez : « l’idée que l’Europe se défasse est insupportable »

Je ne suis pas du tout un anti-européen, au contraire. Mais je ne crois pas au fédéralisme classique. Ce que j’aime dans la formule de Delors, lorsqu’il prône une fédération d’états nations, c’est qu’elle combine intelligemment les deux. Mais une Europe strictement fédérale ne marchera pas. Aucun traité dans ce sens ne serait ratifié. Les gens qui militent pour le fédéralisme parlent dans le vide, cela ne marchera pas. Donc je cherche un chemin entre les deux. Pour redonner de la force à l’idée européenne qui est magnifique, et pour raccrocher les peuples qui ont décroché.

Vous insistez sur l’annonce solennelle d’une pause…

Quand je parle d’une pause, ce n’est pas pour le plaisir de tout arrêter. C’est un message politique adressé aux peuples sur le thème : on s’arrête, on vous écoute. C’est pour casser l’idée que c’est un engrenage que personne ne contrôle jamais. Ce qui joue un rôle horrible dans l’espèce de mélancolie démocratique en Europe. Les gens pensent qu’ils ont un bulletin de vote qui ne sert plus à rien.

Une pause suivie d’une conférence…

Oui, pas un sommet européen classique, mais une conférence réunissant les gouvernements prêts à s’engager pour redéfinir les fonctions de l’Europe demain. C’est un cheminement politique qu’il faut proposer aux opinions.

Uniquement entre gouvernements ?

Si vous mettez la Commission, le Parlement et la Cour de Justice, ces institutions vont dire que le système est bien comme il est.

Mais une Europe à la hauteur des grands enjeux, c’est déjà évoqué…

Tout dépend du propos que l’on tient. Si je vous dis que l’Union fait la force, qu’on est beaucoup plus forts face aux Russes, aux Chinois, aux Américains, c’est évident. Tout le monde comprend. Quand on parle comme cela, il n’y a pas d’eurosceptiques ou d’anti-européens.

C’est l’image d’Airbus.

Exactement. L’union fait la force

L’autre définition ?

On présente l’Europe comme une entité à laquelle on va passer inévitablement le relais, parce que notre rôle est terminé, parce qu’on est des pays prétendument trop petits, qu’on a un passé chargé, qu’on n’y arrive plus, qu’on est fatigués, démoralisés etc… Donc l’Europe va continuer à notre place. C’est un peu ce qu’ont raconté les élites depuis vingt ou trente ans. Et là, les peuples ne veulent absolument pas de cela. Quand ils entendent cela, ils mettent tout par terre. Il faut, selon moi, aller dans la première direction.

Mais la demande porte aujourd’hui sur la souveraineté ?

Parce qu’on a eu tort de parler d’égoïsmes nationaux. Jamais on ne va dire que le maire de Rennes est un égoïste parce qu’il ne s’occupe pas de Strasbourg. Il y a des intérêts nationaux, ils ne sont pas incompatibles, on a un système de négociation pour trouver des synthèses, mais on ne doit pas faire la morale tous les matins en dénonçant les égoïsmes nationaux.

La crainte de beaucoup est d’enclencher une spirale nationaliste ?

Non, justement. C’est pour sauver l’essentiel de l’idée européenne qui est magnifique qu’il faut opérer ce changement.

Le choix des mots est fondamental ?

Toujours. Il y a un travail linguistique déterminant à faire. Prenez le souverainisme. Il peut prendre des formes totalement stupides, certes, mais la souveraineté c’est une conquête extraordinaire, les peuples qui ont conquis leur emprise sur leur destin, c’est formidable.

Poutine et Trump peuvent redonner sens à l’Europe ?

Ce n’est pas productif d’attendre de façon inquiète un hypothétique accord entre eux. Les Européens, à commencer par les Français, devraient d’abord définir ce qui est important pour nous. On sera dans une meilleure position pour discuter après le 20 janvier.

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