« Les femmes doivent reprendre leur place dans le langage et dans la rue »

Collage contre les fémicides

Collage contre les féminicides dans le 11e arrondissement de Paris, 1er octobre 2019. [© Louise Rozès Moscovenko]

Les violences contre les femmes ont explosé dans le monde durant l’épidémie de Covid-19, tout comme les inégalités économiques et sociales. Mais en 2019, le nombre de féminicides étaient déjà en hausse et selon une enquête menée l’année dernière, publiée ce lundi (12 octobre), une étudiante sur 10 a déjà été victime d’agression sexuelle. Plus de 70 % des répondants considèrent en outre leurs établissements comme sexistes.

Marguerite Stern est une militante féministe. Après plusieurs année d’activisme au sein des FEMEN, elle lance en 2019 le mouvement des collages contre les féminicides, aujourd’hui présent dans de nombreux pays en Europe et dans le monde. Son livre « Héroïnes de la rue » est sorti le 24 septembre aux éditions Michel Lafon.

Vous avez écrit votre livre à la féminine universelle. D’où vient cette forme d’écriture et pourquoi l’avoir choisie ?

La féminine universelle est un mode de langage inventé par Typhaine D* dans son livre « Contes à rebours », qui revisite les contes pour enfants d’un point de vue féministe. Ça lui paraissait impossible de commencer son livre par « il était une fois ».

Elle s’est demandé : « qui est ce il ? ». Le livre débute donc par « elle était une fois » et ainsi de suite. Cela va beaucoup plus loin que l’écriture inclusive. Je n’envisageais pas non plus d’écrire mon livre, qui prône la féminisation de l’espace public, en employant un langage masculin.

Le patriarcat existe à l’échelle mondiale depuis des millénaires et s’exprime selon les cultures de manière différente mais toujours avec les mêmes mécanismes qui consistent à nier l’existence des femmes. En France, cela se manifeste notamment dans le langage, qui structure notre pensée. A partir du moment où le langage est sexiste, notre pensée sera nécessairement sexiste.

Pourtant, en mai, l’Académie française a finalement décidé que le Covid-19 devait s’écrire au féminin, après des mois d’usage au masculin…

L’Académie française n’a rien à dire sur la façon dont on utilise la langue. Ce sont des hommes, à l’écrasante majorité, qui s’autoélisent entre eux depuis Napoléon, qui n’ont absolument aucune légitimité et ne sont pas linguistes. Ce ne sont pas aux élites de dicter comment on doit parler ou écrire.

Collage féminicides

Collage contre les féminicides dans le 11e arrondissement de Paris, 19 avril 2020. [© Louise Rozès Moscovenko]

Quel parallèle faites-vous entre la place des femmes dans la langue française et dans l’espace public ?

Je pense que les hommes ont colonisé de tout temps tous les espaces, y compris l’espace du langage. Les femmes doivent aussi le reprendre comme elles doivent aussi reprendre leur place dans la rue.

Ça a été un choc pour moi de découvrir les travaux d’Édith Maruéjouls**, précisément parce que moi aussi j’ai subi beaucoup de discriminations et de sexisme quand j’étais petite puis adolescente. Elle fait le parallèle entre la façon dont l’espace de la cour de récréation est utilisée de manière hyper genrée, avec les garçons qui vont prendre un place plus importante et centrale par des jeux où ils se fédèrent comme le foot, et les filles qui restent sur le côté.

Ces comportements genrés se reproduisent plus tard dans l’espace public. Les hommes prennent toute la place, stationnent beaucoup. Les femmes, elles, ont une utilisation très utilitaire de l’espace public, se déplacent d’un point A à un point B, ont tendance à raser les murs, à ne pas y faire trop de bruit.

Il est dangereux d’être une femme dans n’importe quel espace, y compris dans l’espace public. C’est pour ça que je propose dans mon livre d’instaurer pour un temps un couvre-feu pour les hommes à partir de 22 h, pour que les femmes puissent y reprendre leur place et se déplacer en paix.

Ce n’est ni de la provocation, ni de l’ironie. Ici, il y a un parallèle avec le Covid-19 : on a été obligé de restreindre les libertés individuelles de tous pour le bien commun et la santé publique. Les violences faites aux femmes sont aussi une question de santé publique puisque nous en souffrons et que nous portons des traumatismes.

On vous reproche souvent d’être radicale, qu’avez-vous envie de répondre à ça ?

Je me définis comme féministe radicale pour deux raisons. J’estime qu’on ne doit pas faire de concession quand on parle des droits des femmes. Radical vient étymologiquement du mot racine. Se définir comme féministe radicale, c’est aussi dire qu’on s’attaque à la racine du problème.

Vous avez initié la campagne de collages contre les féminicides. Quelle portée a-t-elle aujourd’hui ?

J’ai lancé l’année dernière un appel pour que des femmes viennent peindre et sortir coller avec moi le soir. A partir de ce moment-là le mouvement s’est développé un peu partout en France, des branches se sont créées dans des villes de province mais aussi dans des villages. Le mouvement s’est aussi étendu en Belgique, en Suisse et je vois régulièrement de nouveaux groupes apparaître. En Espagne, au Portugal, au Royaume-Uni, en Italie, en Allemagne, en Pologne, des femmes collent. Et même en dehors de l’Europe, comme en Inde, au Canada, en Turquie ou en Syrie.

Quels retours avez-vous sur ces collages ?

La réaction la plus visible de la part des hommes est d’arracher ces slogans et de nier cette parole. De l’autre côté, il y a beaucoup de femmes, qui ne collent pas forcément, qui me disent que cela leur apporte un sentiment de sécurité dans l’espace public, un sentiment de ne plus être seules et d’appartenir à cette lutte.

Plusieurs mouvements de libération de la parole des femmes ont toutefois jalonnés ces dernières années, avez-vous de l’espoir quant à la prise en compte de cette parole dans les politiques publiques ?

J’essaie de me résoudre à ne plus commenter l’action des politiques. Je considère que c’est vain dans mon activisme. Désormais je m’adresse à la société civile.  Avec le Grenelle sur les violences conjugales, la sphère politique a bien montré à quel point il n’y a pas de « grande cause du quinquennat ». Des lois existent en France, qui sont plutôt bien faites. Nous avons tout un arsenal qui permet de combattre les féminicides, la prostitution, etc. Malheureusement, la police et la justice font très mal leur travail, par manque de moyens et de formation.

J’ai été arrêtée il y a deux jours pour avoir collé le témoignage d’une survivante de la prostitution, Amelia Tiganus. On a été traité comme des criminelles pendant qu’au même moment des proxénètes et des clients sont extrêmement visibles dans le quartier de Belleville, en plein Paris. Eux ne sont pas arrêtées par la police.

L’utilité du politique au sens noble, c’est pour moi d’avoir un effet concret sur la vie des citoyens et des citoyennes et les femmes continuent d’être massivement victimes de violences conjugales, de viols, de féminicides. Ce n’est pas le cas seulement en France, ça l’est à l’échelle européenne et mondiale.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Ça fait huit ans que je milite très activement. J’observe que rien ne change ou quasiment rien donc je commence à avoir de plus en plus une pensée séparatiste. À me dire que la pédagogie envers les hommes, finalement, ne sert à rien.

J’en viens dans ma vie militante et personnelle à ne plus avoir envie de dialoguer et à construire mon propre monde sans eux. Par contre j’ai énormément d’espoir en la communauté et le peuple des femmes. C’est vers elles que je me tourne.

*Typhaine Duch, dite Typhaine D, est une comédienne, autrice, dramaturge, metteuse en scène et professeure de théâtre français

**Édith Maruéjouls est docteure en géographie française et spécialiste de la géographie du genre

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