« L’open data permet des analyses électorales moins coûteuses que les sondages »

Guillaume Liegey

Le recours au « big data » permet d’affiner les pratiques de campagnes politiques, en analysant et en ciblant les électeurs. Encore faut-il savoir se servir des données, prévient Guillaume Liegey.

Guillaume Liegey est fondateur de LiegeyMullerPons, une start-up en stratégie électorale qui aide les candidats et leurs militants à cibler leur action, à grand renfort de bases de données.

L’accès aux données électorales est un pas incontournable du big data. Est-ce aussi simple d’y avoir accès en Europe qu’aux États-Unis ?

L’open data s’est beaucoup répandu ces dernières années : l’administration met à la disposition de nombreuses données administratives. On a une certaine homogénéité entre les données disponibles en Allemagne, en France, en Italie en Espagne par exemple : des données sociologiques, économiques, familiales etc sont disponibles. En revanche le type de données est différent. Nous n’avons pas de données individuelles sur l’électorat, parce que c’est interdit, sauf au Royaume-Uni.

Est-ce que cet élément affecte les pratiques de traitement du big data pour les partis politiques ?

Nous n’avons pas la même finesse d’analyse, nous reste à l’échelle du bureau de vote : on sait qui a voté quoi sur une population donnée. Mais finalement ce degré de précision n’est utile que pour avoir recours aux appels téléphoniques ciblés ou aux courriers, ce qui n’est pas forcément la technique la plus utile. Nous travaillons beaucoup avec le porte-à-porte, et dans ce cas, connaitre les choix précédents n’est pas forcément indispensable.

Le recours au big data a-t-il été important dans le cadre de la campagne du Brexit ?

Oui le recours au données a été important. Par exemple le Labour a pu utiliser les bases de données crées lors des élections de l’année dernière.

En technicisant les campagnes électorales, le recours au big data ne risque-t-il pas d’introduire un biais entre les partis riches et pauvres ?

En fait le recours à l’analyse de données est plutôt peu couteux, et environ 20 fois moins cher qu’un sondage. En plus les données sont assez fiables, alors que les gens mentent dans les sondages, notamment sur l’abstention et le vote pour les extrêmes. Après, c’est vrai qu’il ne suffit pas d’avoir une base de données bien remplie pour gagner une élection ! Il faut surtout des données très qualifiées, il vaut mieux avoir une base de 200.000 personnes de qualité, que d’un million de personnes pas très précise.

La campagne de 2017 se prépare. Est-ce que les nouvelles technologies vont prendre une place importante ?

Tout dépend des  technologies. Les technologies efficaces sont celles qui permettent de mobiliser les millitants, et pour celà il faut allier data/technologie et contact humain. Les campagnes par emails n’ont aucun effet pour collecter des voix : au mieux les gens se demandent comment leur email a été obtenu, et l’effet est nul. Si l’on avait les mails de tous les Français, cela n’aurait aucun effet. En revanche, l’email fonctionne pour collecter des fonds et pour communiquer avec une population déjà qualifiée. C’est un peu la même chose pour les réseaux sociaux : ils servent à animer une base de militants, et à communiquer auprès de certains groupes cibles, comme les journalistes et les politiques.

On observe la perte d’influence des partis traditionnels européen, et aussi une dépolitisation des citoyens, avec un recul du nombre de militants. Est-ce que la technologie peut raviver l’intérêt pour la politique ?

A elle seule, pas nécessairement. La technologie peut aider les militants dans leur travail. Mais c’est tout. Pour réenchanter la politique, il faut des gens nouveaux qui présentent des idées différentes ! Il nous faudrait des dizaines d’Obama…Mais il est certain qu’il n’y a pas de logiciel magique qui puisse faire gagner des voix.

Les partis traditionnels ont des habitudes et des pratiques de campagne bien ancrées. Comment les militants envisagent-ils votre approche ?

Les militants ont besoin de faire des choses intéressantes. Si vous leur demandez d’aller tracter à 6 h du matin au RER, ça ne va pas tellement les motiver . Et en plus, ça ne sert strictement à rien. En revanche, si on développe une technique pour que le contact direct devienne efficace, les militants sont très intéressés.

Quel est l’intérêt du porte-à-porte,  une technique a priori plutôt vieillotte ?

Le contact direct a été réintroduit dans les campagnes aux États-Unis, puis en Europe. Il faut avoir des logiciels qui permettent de cibler les populations. C’est quelque chose que nous avons beaucoup utilisé durant la campagne de Hollande, et qui s’est beaucoup ces dernières années, depuis la campagne d’Obama en 2008 à laquelle j’ai participé en tant que militant.

Vous travaillez actuellement pour la campagne En Marche d’Emmanuel Macron, le ministre de l’Économie. Quelle est votre stratégie?

Dans un premier temps, nous organisons une grande campagne de porte-à-porte, sur une population de 100.000 personnes. Nous identifions des quartiers terroirs représentatifs, de 1500 personnes, par exemple dans le 11e arrondissement de Paris nous en avons 3. Ensuite nous indiquons les adresses aux militants, elles ne sont pas choisies de façons aléatoires, mais en fonction de caractères sociodémographiques, le but étant de représenter la population du 3e arrondissement. Les militants discutent ensuite avec les citoyens qui le souhaitent et saisissent des réponses sur leur smartphone avec une application créée pour cela. Les données seront analysées à partir de la fin août.

Est-ce une stratégie que l’on peut comparer à la campagne Désirs d’avenir de Ségolène Royal en 2008 ?

Oui c’est une comparaison pertinente, à deux différences près : nous ne demandons pas aux gens d’élaborer notre programme, et nous allons voir tout le monde, alors que Désirs d’avenir ciblait les militants ou sympathisants.

Durant la campagne des régionales en France vous aviez envisagé assez précisément la montée du FN  au second tour : de quelle façon ? Quelles données avez-vous utilisées pour cela ?

Nous avons fait un modèle pour extrapoler le report de voix entre les deux tours des élections régionales. En fait c’est de l’économétrie. On est capables d’identifier une circonscription, on sait comment les électeurs ont évolué politiquement en fonction de critères sociodémographiques .

Vous avez travaillé un peu partout en Europe ; est-ce que les pratiques politiques sont très différentes, ou est-ce que vos modèles de marketing électoral peuvent s’adapter sans problème partout ?

Tous les pays pensent qu’ils sont spéciaux. Alors bien sûr il existe des disparités, mais elles sont surtout juridiques : ça dépend des CNIL locales. Mais autrement, nos techniques d’analyse d’électorat sont les mêmes, et fonctionnent de la même façon.

Est-il possible de recycler les données d’une campagne à l’autre, et donc de conserver des données à but électoral ?

La CNIL est très vigilante : si on veut réutiliser les données, il faut avoir l’accord direct des personnes concernées. La France est sans doute le pays au monde où les données sont le plus jalousement protégées ainsi qu’au niveau européen, et nous travaillons régulièrement avec eux sur ces sujets.

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