«Les armes nucléaires couplées avec la haute technologie sont une recette suicidaire»

epa06383630 Beatrice Fihn, directrice de la Campagne internationale pour l'abolition des armes nucléaires (ICAN), prend la parole sur scène lors du concert du Prix Nobel de la paix pour honorer les lauréats du Prix de la paix ICAN à Telenor Arena, Fornebu, Norvège, le 11 décembre 2017. Le prix Nobel de la paix 2017 a été décerné à la Campagne internationale pour l'abolition des armes nucléaires (ICAN). [EPA-EFE/Berit Roald]

Si le monde veut éviter la guerre, les armes nucléaires doivent être définitivement éliminées, estime Beatrice Fihn, Nobel de la paix 2017 et militante contre les armes nucléaires.

Beatrice Fihn est directrice générale de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN). En 2017, elle a reçu le prix Nobel de la paix avec Setsuko Thurlow, survivante d’Hiroshima, pour leur combat pour interdire les armes nucléaires.

Selon l’horloge de l’apocalypse – cet outil de sensibilisation mondial au risque atomique créé en 1945 – le niveau de risque de conflit nucléaire mondial n’a jamais été aussi élevé depuis la fin de la guerre froide. Êtes-vous inquiète ?

Très. D’une certaine façon, nous retournons vers les années 1980. Ces deux dernières années ont montré que la situation se détériore. Premièrement parce que des discours et des mesures sont adoptés dans le but unique de faire capoter des traités existants, qui ont vu le jour pour une bonne raison. C’est le cas du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF) et de l’accord sur le nucléaire iranien. Ensuite, à cause de l’intensification de la course aux armes nucléaires.

Depuis que votre association a gagné le prix Nobel de la paix, votre proposition de traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TNPW) a reçu beaucoup de soutien. Il y a cependant aussi eu des reculs majeurs sur certains accords de contrôle des armes. Comment évalueriez-vous aujourd’hui la progression vers le désarmement nucléaire ?

Je pense qu’il faut regarder deux réalités parallèles, même. La première est qu’il existe un mouvement progressiste de pays inquiets de la situation, qui signent et ratifient le traité d’interdiction des armes nucléaires. Et puis bien sûr, de l’autre côté, les pays qui se sont dotés de l’arme nucléaire et vivent une tendance de rhétorique hostile et antidémocratique, qui essaient d’affirmer leur pouvoir de manière unilatérale en menaçant d’utiliser les armes nucléaires.

Cette division est très inquiétante, mais il ne faut pas se décourager. Tout le monde se concentre sur Donald Trump et Vladimir Poutine, alors qu’il se passe aussi des choses positives.

C’est un peu comme le changement climatique : Washington se retire de l’accord de Paris, mais des dizaines de milliers de personnes se mobilisent, plus que jamais. Il y a des tensions et des dynamiques à l’œuvre, et j’espère que nous arriverons à des résultats en ce qui concerne le désarmement nucléaire.

Quelles sont les tendances positives ?

Avant tout le traité de l’ONU sur l’interdiction des armes nucléaires, adopté par 122 pays en 2017. Il y a 70 signataires, 21 pays qui l’ont déjà ratifié et plus qui sont sur le point de le faire. Nous espérons atteindre le seuil de 50 pays nécessaires pour son entrée en vigueur dans à peu près un an.

Le traité est aussi utilisable dans les pays qui n’ont pas encore dit vouloir le signer. Il entraîne par exemple un désinvestissement. Les banques allemandes et néerlandaises, mais aussi japonaises et même américaines, commencent à se dire que si ce type d’arme sera un jour interdit par le droit international, il n’y a aucune raison d’investir dans son développement.

Les producteurs subissent beaucoup de pressions. En Europe, les parlementaires s’agitent sur la question du traité INF. Les villes et les maires agissent, parce que ce sont les villes et les populations civiles qui sont les cibles de ces armes. Il faut le dire : le but est de rayer des villes de la carte. Ces armes sont conçues pour ça. De nombreuses villes d’Europe et du monde entier s’engagent pour le traité et appellent leurs gouvernements nationaux à faire de même. Nous essayons de soutenir cette approche ascendante.

Pourriez-vous nous dire pourquoi, à votre avis, les États-Unis se sont retirés de l’accord iranien et du traité INF ?

Avec Donald Trump, nous avons un président – et des conseillers présidentiels – qui ne respectent pas le droit international, mais préfèrent faire pression et intimider. Et on voit bien comment les pays européens réagissent : comme des enfants intimidés.

Nous avons entendu [à la conférence de Munich sur la sécurité] le vice-président, Mike Pence, encourager les États européens à se retirer de l’accord iranien. C’est un accord qui fonctionne bien, comme le confirme l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), et pour lequel l’Europe a déployé énormément d’efforts et de diplomatie. On ne peut le souligner assez : nous sommes extrêmement  chanceux que les négociations aient abouti. Ça a été une réussite extraordinaire, et la voir malmenée est très frustrant. Nous ne savons pas si nous réussirons encore à convaincre l’Iran de signer un tel texte à l’avenir, donc nous ne devons surtout pas laisser cet accord s’écrouler. Les pays européens doivent tenir bon.

Les spécialistes européens de la sécurité craignent qu’un retrait du traité INF ne cause une nouvelle course aux armes nucléaires. La possibilité de débuter des négociations pour un nouvel accord, qui incluraient des pays comme la Chine, a été évoquée. Qu’en pensez-vous ?

Les représentants chinois ont apparemment déjà dit « non ». Mais nous devons absolument faire en sorte que tous les États dotés de l’arme nucléaire discutent du désarmement. L’un des problèmes est qu’il n’y a pas eu d’interdiction complète des armes nucléaires jusqu’à présent. Le paradoxe, c’est que nous disons viser la maîtrise et la réduction de ces armes, alors qu’en en même temps, nous les apprécions et pensons encore qu’elles sont importantes pour notre sécurité.

C’est le principal problème que nous rencontrons vis-à-vis du traité FNI : « Si la Russie ne s’y conforme pas, alors nous ne devrions pas être dans ce traité ». Cet état d’esprit signifie que vous pensez secrètement qu’il est mieux de multiplier les armes nucléaires. C’est une voie très dangereuse.

L’Europe est protégée par son « parapluie nucléaire ». Quelles responsabilités y sont associées ?

Les Européens doivent assumer leur rôle et leur complicité. On dit que les États-Unis doivent assumer leurs actes, et la Russie… mais que devons-nous, les Européens, faire ?

Chaque pays doit répondre à ces questions : sommes-nous prêts à assassiner des civils en grands nombres ? Sommes-nous, l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas ou la Norvège, prêts à éliminer des civils avec des armes de destruction massive, d’empoisonner les survivants, de causer des dommages intergénérationnels, comme des cancers, tout ça pour un pari sécuritaire ?

Nous avons créé la convention de Genève, les traités des droits de l’Homme, nous nous plions au droit de la guerre qui veut que les civils ne doivent pas être des cibles. Les pays européens ont un très grand rôle à jouer pour contribuer à la stigmatisation, à la délégitimation des armes nucléaires, ainsi que pour convaincre des pays comme les États-Unis et la Chine.

Selon une idée très répandue, si le monde a connu moins de guerres traditionnelles entre États depuis quelques décennies, c’est parce que le risque d’une guerre nucléaire rend inutile l’usage de la force.

Que vous y croyiez ou non, les risques l’emportent sur les bénéfices. Surtout parce que nous sommes à l’aube d’une révolution technologique en termes de moyens militaires, avec l’intelligence artificielle, la cyberguerre, les acteurs non étatiques. Tous ces développements changeront drastiquement les calculs sécuritaires. Le rythme de la guerre, et la façon dont on le mène sont en train de changer.

En cas de cyberattaque, répondrons-nous avec des armes nucléaires ? Pourrions-nous désactiver leurs armes nucléaires avant qu’ils ne les utilisent ? Pourraient-ils désactiver les nôtres ? Devrions-nous frapper les premiers ? Ce sont des jeux de l’esprit complètement fous. Il faut cesser d’être hypocrite, si on veut éviter la guerre, on doit éliminer les armes nucléaires.

Nous sommes déjà passés très près d’une guerre nucléaire…

En effet, si vous pensez, par exemple, à Stanislav Petrov, lieutenant-colonel des Forces de défense aérienne soviétiques, qui est devenu connu comme « l’homme qui a sauvé à lui seul le monde de la guerre nucléaire » lors de l’incident de la fausse alerte nucléaire soviétique de 1983. D’après ses informations, il y avait des missiles en approche. Si le système avait été automatisé, ça aurait été fini. Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Nous sommes en train de mettre en place des programmes de modernisation des armes nucléaires qui vont durer encore 80 ans – ce qui fera plus que doubler la vie de ces équipements. Le développement technologique s’accélère de façon exponentielle, qui sait où nous en serons sur le plan technologique à la fin de cette période ? L’introduction d’une technologie radioactive des années 1950 capable d’anéantir les villes dans un environnement de haute technologie est une recette suicidaire. Les gouvernements européens, même s’ils pensent que cela a un effet dissuasif, doivent sérieusement réévaluer cette stratégie.

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