Pologne : «l’article 7 est un enjeu politique, pas juridique»

La « Marche de la liberté » à Varsovie, en Pologne, le 12 mai 2018. Les partis d'opposition Nowoczesna, Platforma Obywatelska, le «Comité pour la défense de la démocratie » (KOD) et plusieurs groupes militants ont manifesté contre le gouvernement. [EPA-EFE/Radek Pietruszka]

Si Frans Timmermans veut faire partie de la prochaine Commission, il devrait laisser la Pologne tranquille, estime un politologue. Qui regrette le peu d’intérêt français pour le triangle de Weimar.

Sławomir Dębski est directeur de l’Institut polonais des affaires internationales. Il participait au Forum sur la sécurité de Varsovie.

Les Polonais sont très favorables à l’intégration européenne en ce moment. Quelle est la cohérence entre cela et leur soutien au gouvernement conservateur, en froid avec Bruxelles ?

Nous avons un soutien massif pour le projet européen, et notre gouvernement est pro-européen. Par contre, certains, pour leurs propres intérêts politiques, tentent parfois de stigmatiser la Pologne et les partis au pouvoir en les taxant d’eurosceptiques.

Le fait est que si l’on écoute ce que dit réellement le gouvernement polonais, on voit que personne ne se positionne contre l’intégration européenne, au contraire : les deux Premiers ministres polonais issus du PiS, Beata Szydło et Mateusz Morawiecki, ont rejeté l’idée d’une sortie de l’UE à plusieurs reprises et ont critiqué les personnalités qui défendaient cette option.

La position du gouvernement polonais par rapport à l’UE doit être prise dans le contexte du débat paneuropéen sur l’avenir de l’UE. Il y a deux camps majeurs en Europe : les fédéralistes, qui estiment que face au Brexit nous avons besoin de plus d’intégration, d’un approfondissement de l’Union, et de plus d’institutions ; et de l’autre côté, ceux qui trouvent que le Brexit prouve que l’UE est allée trop loin.

Dans son discours à Strasbourg, Mark Rutte, le Premier ministre néerlandais, a jugé que nous n’avions pas besoin d’une Union approfondie, mais plus efficace. Dans ce débat, je dirais que la Pologne est plus proche des Pays-Bas que de la vision fédéraliste. La Pologne veut une Europe plus démocratique, où les plus petits pays ont plus leur mot à dire sur l’avenir de l’UE.

Et d’ailleurs, à l’heure où je vous parle, les pays qui soutiennent une Europe plus institutionnalisée, plus intégrée, ne forment pas une majorité suffisante. Il faut noter une chose : la Pologne n‘est pas un membre de la zone euro, pas encore.

Les relations entre Varsovie et Bruxelles ont été assez difficiles depuis un an, comme le montre la question de l’article 7. La semaine dernière, le commissaire Frans Timmermans a dit : « la moitié de la Pologne me hait ». À quoi faut-il s’attendre pour les quelques mois à venir ? Et Varsovie s’attend-elle à un changement après les élections de mai ?

Je pense que certaines personnes impliquées là-dedans vont simplement partir, car elles sont trop personnellement concernées. À ce stade, la procédure de l’article 7 est une question politique, et pas tellement juridique, à mon avis.

J’ai parfois l’impression que ce dossier  est plus important pour Frans Timmermans que pour les États membres. Et c’est déconcertant. Son ambition de devenir le prochain président de la Commission ne facilitera pas les choses dans les mois à venir. Je veux dire qu’il poursuit aussi ses intérêts personnels et utilise le conflit entre la Pologne et la Commission pour faire sa propre publicité, au lieu de régler le problème.

Si nous défendons une vie politique vraiment juste et démocratique, et voulons que les citoyens croient en l’UE, nous ne pouvons y faire de la politique sale. France Timmermans devrait se distancier de la procédure lancée par cette Commission s’il fait campagne pour obtenir un poste dans la prochaine.

Diriez-vous que le refroidissement des relations avec Bruxelles est vécu comme une occasion pour Varsovie de faire avancer ses propres intérêts au sein de l’UE, comme dans le cadre du groupe de Visegrad ou de l’initiative des trois mers (forum de pays de l’est) ?

Non, pas du tout. La plupart des pays européens ont leurs problèmes avec la Commission, et parfois même avec la Cour de justice. Ça arrive. Ce qu’il faut garder en tête, c’est que la démocratie est un système qui s’autorégule. Il ne peut donc pas être régulé de l’extérieur. Je sais que certains veulent que le Parlement ou la Commission soient de nouveaux acteurs de ce processus d’autorégulation démocratique, mais c’est une illusion dangereuse. Pour remplir ce rôle, il faut avoir un mandat démocratique direct issu d’élections nationales, parce que le mandat implique une responsabilité au niveau national, et pas au niveau européen.

L’aspiration des citoyens de l’est de l’Union européenne à combler le fossé entre leurs infrastructures, leur développement et leur qualité de vie, et ceux de la partie ouest est réelle. Ils veulent que les personnalités politiques de cette région coopèrent et les aident à atteindre des niveaux de vie similaires à ceux des sociétés occidentales. Selon les estimations, le rapprochement de l’Est et de l’Ouest de l’UE nécessiterait des investissements de l’ordre de 600 à 800 milliards d’euros. Or, aucun pays du flanc oriental de l’UE ne peut à lui seul générer un tel volume de financement.

Il y a donc un besoin tout à fait naturel parmi ces 12 pays de coopérer, de former une plateforme commune pour le lobbying à l’intérieur de l’UE, et peut-être surtout à l’extérieur de l’UE. Nous devons également garder à l’esprit que le budget européen se réduira pour des raisons naturelles, non seulement à cause du Brexit, mais aussi pour d’autres besoins. Nous devons faire preuve de créativité pour réfléchir à la manière d’attirer l’attention des investisseurs potentiels, aux moyens d’attirer l’attention des institutions financières non européennes, des fonds de pension et des investisseurs à long terme, car ils sont généralement intéressés par des projets d’infrastructure.

Je pense que les membres de l’initiative des trois mers devraient travailler main dans la main avec la Commission européenne pour chercher de nouvelles opportunités, des instruments plus flexibles et des façons de créer des économies attractives pour le monde extérieur.

Comment la coopération du groupe de Visegrad va-t-elle se poursuivre, dans ce cas ? Ces quatre pays sont généralement d’accord sur la migration, mais sont idéologiquement différents – conservateurs pour la Pologne et la Hongrie et plus socialistes pour la République tchèque et la Slovaquie.

Le groupe de Visegrad est un instrument efficace, mais pas une baguette magique. Certes, ces quatre pays utilisent cet outil pour promouvoir leurs opinions ou faire avancer leurs intérêts propres au sein de l’UE. Cela ne veut cependant pas dire qu’ils se consultent et qu’ils sont d’accord sur tout.

C’est loin d’être l’outil parfait, et il y a beaucoup de discordes. Pourtant, malgré les remaniements gouvernementaux et les bouleversements politiques, ces pays cherchent quand même à travailler main dans la main.

Qu’en est-il des relations dans le cadre du triangle de Weimar – forum de coopération composé de la France, l’Allemagne et la Pologne ? Cette coopération s’est évanouie ces dernières années, y a-t-il un espoir qu’elle puisse être ravivée ?

Bonne question. Berlin et Varsovie ont exprimé un certain intérêt pour ce triangle politique, mais pas vraiment Paris.

Si l’Allemagne tente de développer une nouvelle approche de la politique étrangère à l’égard de l’Europe centrale, la France pas du tout. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, a récemment avancé l’idée d’une « nouvelle Ostpolitik », dans laquelle l’Europe centrale ne serait pas moins importante que la Russie pour l’Allemagne. Cela semble révolutionnaire si l’on tient compte de l’approche classique, « la Russie d’abord » de l’ancienne Ostpolitik. Mieux vaut tard que jamais, pourrait-on dire.

À Varsovie, on a tendance à penser que si le triangle de Weimar ne fonctionne pas, c’est à cause de la France et de son manque d’engagement politique en Europe centrale. En revanche, quand il s’agit de se moquer de l’Europe centrale, comme c’est le cas dans la politique étrangère française, la France n’est pas en reste. Ces affronts n’ont, pour des raisons évidentes, aucune pertinence politique.

Le sujet brûlant est celui des bases permanentes de l’OTAN sur le flanc est de l’Europe, Fort Trump, que Varsovie aimerait voir sur le territoire polonais.

Cette demande croissante de bases militaires permanentes nous montre à quel point les Européens souhaitent une Europe « unie, indivisible et en paix », comme annoncée par le président américain George Bush en 1989. Pour l’instant, cette Europe est restée un rêve.

Ces dernières années, il semblerait qu’on se soit arrêtés à mi-chemin dans la construction de cette Europe « unie, indivisible et en paix ». Souvenez-vous de Jacques Chirac qui disait en 2003 que les Européens de l’est avaient manqué une occasion de « se la fermer », et que seuls les « anciens » [États membres] avaient le droit de se prononcer. Cette sortie a illustré à merveille le chemin qu’il nous reste à parcourir.

Macron tape du poing sur la table face à la Pologne et la Hongrie

Au premier jour d’une visite à Bratislava et Prague, Emmanuel Macron a de nouveau vendredi lancé un avertissement aux pays qui ne respecteraient pas les principes de l’UE, en particulier la Pologne et la Hongrie.

À l’OTAN, le fossé institutionnel s’est creusé sur la situation de l’Europe centrale, du fait qu’il n’y avait pas de troupes alliées sur le flanc est de l’Europe. Après 2014, la situation a changé. L’agression de la Russie contre l’Ukraine, l’annexion de la Crimée, la guerre dans les Donbas, la politique agressive de la Russie envers les démocraties de l’OTAN, y compris les États-Unis, tout cela a créé un climat politique qui a permis aux pays d’Europe centrale et orientale de faire valoir leurs arguments et d’encourager l’OTAN à renforcer leur présence militaire chez eux.

Pour l’instant, nous avons cette rotation des troupes de l’OTAN, ce qui est une bonne chose. Ce qu’il nous faut à présent, c’est une présence permanente de l’institution. La menace est là, la Russie est proche, elle est agressive et elle peut causer des ennuis si les circonstances géopolitiques dans d’autres parties du monde le permettent.

Outre l’OTAN, nous assistons à l’émergence de divers projets CSP (Coopération structurée permanente) qui se concentrent également sur la sécurité dans l’Est de l’Europe.

Nous devons regarder la réalité en face. La réalité, c’est que sur le flanc est de l’OTAN et de l’Europe, la menace est imminente. S’il s’agit d’élaborer un plan pour mettre à niveau les capacités militaires européennes, la Pologne y est très favorable. Varsovie est prête à y contribuer. Cela permettrait à l’Europe d’avoir un peu plus de temps pour développer son « autonomie stratégique » par rapport aux États-Unis, et ce de manière réaliste.

En attendant, il nous faut une véritable force de dissuasion, de vraies capacités, une réelle promptitude à la défense, et de véritables troupes. Et qui fournit tout ça ? Les États-Unis. Il n’est donc pas question de choisir, ici, mais de concilier les deux puissances.

Si la CSP n’a pour but de n’être qu’un marché public pour les appels d’offres allemands ou français, alors ce n’est pas une mauvaise idée, mais tous les pays voudraient pouvoir en profiter, sans être limités à cette grande vision de meilleures capacités et d’une position européenne plus forte censées arriver dans un avenir très distant.

Une étape historique pour la défense européenne

Les États membres de l’UE ont adopté leur feuille de route pour une coopération plus étroite dans le domaine de la défense, avec 25 États membres participants. Un article d’Euroefe.

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