« Sans aucun doute, la Catalogne sera indépendante »

Raül Romeva i Rueda  explique les ambitions du mouvement indépendantiste catalan et la stratégie menée par le gouvernement catalan. Une interview de notre partenaire La Tribune.

Raül Romeva i Rueda est conseiller (ministre) des affaires étrangères de la Catalogne dans le gouvernement du président Carles Puigdemont nommé le 10 janvier 2016. Il a été tête de liste de la liste indépendantiste Junts Pel Sí (« ensemble pour le oui ») lors des élections du 27 septembre 2015.

Raül Romeva, quel titre faut-il vous accorder ? Le Tribunal constitutionnel espagnol à refuser que votre département soit un « ministère des affaires étrangères »…

Je suis officiellement, et toujours, « ministre des affaires étrangères, des relations institutionnelles et de la transparence ». Le Tribunal constitutionnel étudie actuellement la constitutionalité du décret qui institue la création d’un « département des affaires étrangères ». Il est vrai que c’est la première fois qu’une communauté autonome espagnole dispose d’un titre de « ministre (en fait « conseiller », ndlr) des affaires étrangères », mais toutes ont bien un responsable de l’action extérieure de la région. La Catalogne a cependant voulu donner une dimension politique nouvelle à ce département.

Plusieurs autres lois et décisions du gouvernement catalan ont été contestées auprès du Tribunal constitutionnel et censurées par lui. Comment jugez-vous cette stratégie ?

Le recours du Tribunal Constitutionnel est le fruit d’une stratégie du parti populaire (ndlr : le parti conservateur du président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy). Je crois que cette stratégie provoque, au final, un effet inverse. On ne peut pas oublier par une judiciarisation constante un processus qui a le soutien démocratique de millions de personnes dans les rues et dans les urnes. Les Catalans sont de plus en plus convaincus que ce mouvement ne peut pas s’arrêter.

Vous pensez donc que le soutien à l’indépendance va se renforcer encore…

Il faut se souvenir de l’évolution. En 2012, les Indépendantistes comptaient 14 députés sur 135. En 2015, ils étaient 72. Et ceci n’a pas été obtenu sous la pression du seul parti traditionnellement indépendantiste, la Gauche Républicaine Catalane (ERC), mais bien plutôt sous la pression de la demande de la société. C’est cette demande sociale qui a fait basculer des partis non-indépendantistes vers l’indépendantisme, comme Convergencia (CDC, ndlr : le parti du président de la Catalogne, Carles Puigdemont).

Le mouvement indépendantiste catalan n’est pas un mouvement dirigé par une force politique, et c’est la différence notable avec ce qui se passe en Ecosse, par exemple. Ce mouvement regroupe des hommes et des femmes de toutes opinions, de l’extrême-gauche à la droite libérale en passant par l’écosocialisme, la social-démocratie, le conservatisme et le centrisme. Seule l’extrême-droite n’est pas représentée, parce qu’elle est, en Catalogne, attachée à l’union avec l’Espagne. Mais cela signifie que l’indépendantisme catalan est issu de la diversité de la société. Il est le produit d’une dynamique sociale.

Néanmoins, lors des élections du 27 septembre, le mouvement indépendantiste a recueilli la majorité des sièges, mais pas des voix. Avec 47,8 % des suffrages, votre gouvernement est-il légitime pour appliquer son programme ?

Oui. Je rappelle que nous avons dû avoir recours aux élections, parce qu’il n’était pas possible d’organiser un référendum. Le résultat est nécessairement moins clair. D’abord, il faut comparer ces 47,8 % avec les 39 % des voix qu’ont obtenues les adversaires résolus non seulement de l’indépendance, mais aussi de la consultation. Les autres partis sont favorables à un référendum sur l’indépendance. Nous disposons donc d’un mandat légitime. Mais pour faire quoi ? L’indépendance ? La réponse est non. Notre mandat, ce n’est pas de faire l’indépendance, mais de préparer l’indépendance, et la nuance est de taille. Ce que le gouvernement catalan fait, c’est de créer les institutions nécessaires à la création d’un nouvel Etat dont la Catalogne ne dispose pas. Au niveau législatif, nous préparons des lois pour construire une nouvelle légalité parce que nous voulons que l’indépendance permette d’aller d’une légalité à une autre sans vide juridique. C’est une garantie que nous voulons donner au peuple catalan, aux investisseurs et à l’Europe.

Quel sera alors la prochaine étape ?

Notre mandat a été volontairement fixé pour une durée de dix-huit mois. En juillet 2017, on votera donc à nouveau. Sur quoi ? Ce que nous voudrions et ce que nous cherchons, c’est un scénario « à l’écossaise » : en accord avec l’Etat espagnol, un référendum sur l’indépendance serait organisé et chacun s’engagerait à en respecter le résultat. C’est notre but. Ce scénario est voulu par 87 % des Catalans et désormais, selon les sondages, par une proportion croissante d’Espagnols, autour de 42 %.

Mais si ce scénario n’est pas possible ? Si l’Etat espagnol continue à refuser tout référendum sur l’indépendance ?

Eh bien, l’on votera quand même. C’est un principe de notre action : toujours donner la parole aux gens. Chacun des pas vers l’indépendance doit obtenir la ratification démocratique. En juillet 2017, si l’on continue à nier la dimension démocratique, sociale et populaire de la demande de référendum, on votera quand même. Nous donnerons toujours la parole aux gens.

Mais la constitution espagnole n’interdit-elle pas un tel référendum ? Ne garantit-elle pas l’intégrité territoriale de l’Espagne ?

Je ne suis pas d’accord sur ce point. Le référendum sur l’indépendance n’est certes pas explicitement prévu, mais on peut néanmoins organiser un référendum qui n’est pas rigoureusement interdit. Il suffit d’un accord politique par lequel on accepte la consultation et son résultat. Je crois que la question de l’intégrité territoriale est aussi une question d’interprétation politique. Sans compter que toute constitution doit évoluer. C’est un phénomène normal. Or, le problème aujourd’hui est de prendre en compte la demande démocratique croissante en faveur de l’indépendance et d’adapter le cadre législatif pour laisser s’exprimer cette demande.

Le mouvement indépendantiste catalan dans sa majorité est attaché au respect de la légalité. Mais peut-on rester légaliste lorsque l’on cherche à quitter la légalité espagnole ?

Nous sommes prêts à suivre la demande démocratique qui nous est adressée. Si, pour cela, il faut modifier la légalité, nous sommes prêts à le faire. Une légalité est toujours et en permanence remplacée par une nouvelle légalité.

Mais, concrètement, si, comme lors de la consultation du 9 novembre 2014, le Tribunal constitutionnel espagnol refuse tout référendum en juillet 2017, seriez-vous prêts à ignorer cette décision légale ?

Nous passerons outre. Nous souhaitons parvenir à l’indépendance en nous basant sur trois principes. D’abord, le respect de la démocratie, je l’ai expliqué. Ensuite, le respect de la légalité. Tout est fait pour respecter la légalité espagnole. Sommes-nous prêts à nous confronter à cette légalité ? La réponse est positive, nous sommes prêts à prendre ce risque. Le dernier principe, c’est que notre mouvement est entièrement pacifique. Ce n’est pas un détail mineur. Forts de ces trois principes, nous présentons au monde notre souhait d’indépendance. Nous avons tout essayé. A chacune de nos demandes, nous avons trouvé une porte fermée. L’indépendance est la seule voie qui nous reste. Mais nous ne sommes ni irresponsables, ni violents.

Et si le gouvernement espagnol utilise l’article 155 de la constitution et suspend l’autonomie catalane ?

Dans ce cas, que fera l’Europe ? Si un Etat membre de l’Union européenne répond par l’option militaire à une demande démocratique, massive et pacifique, que restera-t-il de l’Europe ? La question est de savoir si une telle option peut être utilisée dans l’UE pour répondre à une question politique. Il ne s’agit donc pas de savoir ce que le gouvernement catalan va faire dans ce cas, mais ce que l’Europe fera.

Pour vous, la Catalogne finira donc par être indépendante ?

Je n’ai aucun doute sur ce point. On n’arrête pas un fleuve qui déborde. On peut construire des barrages pour l’arrêter temporairement, mais l’eau finira toujours par passer et par déborder. Comme je l’ai souligné, c’est un mouvement sociologique, transversal, divers. Ce n’est pas un mouvement uniciste, excluant. Ce n’est pas l’origine qui détermine l’adhésion à l’indépendantisme, c’est la volonté d’aller vers une nouvelle réalité. Et c’est pour cela que je suis convaincu que l’indépendance va arriver.

L’indépendantisme catalan n’est donc pas dirigé contre l’Espagne ?

Non. Moi-même, je suis d’origine madrilène. Mais puisque l’Espagne ne reconnaît pas la dimension catalane dans le cadre espagnol, puisque les attaques contre la Catalogne et sa culture sont parties prenantes du discours du PP, puisque nous avons tout essayé et que toutes les portes se sont fermées, en un mot, puisque l’Espagne ne me permet pas d’être Espagnol comme je le veux, alors je suis indépendantiste. Le risque, c’est que la Catalogne et l’Espagne deviennent ennemies parce qu’il existe deux réalités différentes en Espagne et en Catalogne. Et ce risque est, pour moi, plus fort dans le cadre espagnol que s’il y a deux Etats indépendants à égalité qui travaillent ensemble. Il ne s’agit pas de se poser contre l’Espagne, mais de se donner les moyens d’avoir une relation vraiment fraternelle avec l’Espagne. Ce que nous voulons, c’est un Etat indépendant qui s’entende avec l’Espagne.

Pour vous, la possibilité d’une fédéralisation de l’Espagne est désormais impossible ?

C’est une option que l’on a essayé de mettre en avant. Le statut catalan de 2006 a été ratifié trois fois, par les parlements catalan et espagnol et par le peuple catalan. Si on l’avait accepté, on n’en serait pas là, on aurait pu reconnaître le caractère pluraliste de l’Espagne. Mais ce statut a été cassé par le tribunal constitutionnel à la demande du Parti populaire. Désormais, ce n’est plus possible, c’est fini.

Vous cherchez à négocier avec le gouvernement espagnol. Or, il n’y a pas de gouvernement pour le moment et de nouvelles élections ont été convoquées pour le 26 juin. Qu’attendez-vous de ce scrutin ?

Je précise que si le secrétaire général du Parti socialiste (PSOE), Pedro Sánchez, n’est pas aujourd’hui président du gouvernement espagnol et s’il y a de nouvelles élections, c’est parce qu’il a refusé l’idée d’un référendum en Catalogne. C’est la preuve qu’il existe au niveau des institutions politiques de l’Etat espagnol un refus de comprendre la demande des Catalans. Nous ferons avec le gouvernement qui sera issu des urnes, si ce gouvernement comprend la réalité catalane, tant mieux. Sinon, tant pis.

Quels sont vos relations avec le gouvernement français ?

Ils sont cordiaux. Il existe, à l’étranger, une perception unanime que l’affaire catalane est une affaire intérieure espagnole. La demande est donc de négocier avec l’Espagne. De notre côté, nous expliquons que nous avons tout essayé et nous rassurons sur l’aspect pacifique de notre mouvement et sur notre légitimité pour avancer. Que ce soit par la voie négociée ou pas, l’indépendance arrivera et l’Europe devra alors réagir.

La France est un pays centralisé et d’aucuns peuvent s’effrayer de la « contagion » d’une éventuelle indépendance catalane…

Chaque cas en Europe est différent. Il n’est pas possible de copier des situations d’un pays à l’autre. Le gouvernement catalan ne prétend pas provoquer de conflits dans d’autres pays et nous respectons tous les pays. Nous voulons seulement suivre notre voie et prendre en compte le vœu de la majorité des Catalans. Il n’y a pas d’alternative à cet engagement.

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