Věra Jourová : « Exclure les femmes des plus hauts postes est économiquement stupide »

Vera Jourova, lors de la visite de l'incubateur pour femmes Willa, à Paris, le 6 mars 2020 [Commission européenne]

Alors que l’exécutif européen vient de présenter sa stratégie en matière d’égalité des sexes, la vice-présidente de la Commission insiste sur la lutte contre les stéréotypes et la violence envers les femmes.

D’origine tchèque, Věra Jourová a été ministre avant de prendre le portefeuille de la justice, des consommateurs et de l’égalité des genres dans la Commission Juncker, puis de devenir vice-présidente de la Commission d’Ursula Von der Leyen en charge des valeurs et de la transparence.

Euractiv a interviewé Věra Jourová lors de sa visite chez WILLA, un incubateur technologique français dédié aux femmes à Paris.

Les femmes sont mieux représentées au sein de la nouvelle Commission européenne, par rapport à la précédente. Vous avez fait partie des deux, ressentez-vous un changement dans la façon dont elle fonctionne en raison de ce nouvel équilibre ?

Le style d’Ursula von der Leyen est différent. Juncker avait beaucoup d’expérience, c’était quelqu’un d’intéressant. Mais je me sens plus proche d’Ursula Von der Leyen, parce qu’elle essaie de créer une atmosphère très inclusive : elle est disponible pour discuter de tout, et c’est une excellente approche. Malgré les crises que nous traversons, elle est toujours disponible. Donc c’est en effet différent !

Vous avez peut-être entendu parler du cas d’Engie en France, dont la PDG a été remerciée il y a peu. Il n’y a aucune femme à la tête d’une entreprise du CAC40. Que vous inspire cette situation ?

Ce n’est pas seulement injuste, cela montre qu’il y a des barrières. Ce n’est pas une société saine, nous avons quelque chose qui ne tourne pas rond dans notre algorithme !
C’est aussi économiquement stupide ! Ce monde a besoin de tous les talents, surtout dans le secteur des technologies de l’information, et les portes sont à moitié ouvertes. C’est pourquoi nous avons proposé une nouvelle stratégie.

Quelle est votre réponse à la question des écarts de rémunération ?

Les différences de salaire entre les hommes et les femmes sont interdites par la loi ; la loi n’est pas appliquée, parce que les rémunérations sont secrètes, les femmes ne savent pas qu’elles sont moins payées que les hommes.

Nous proposons donc que les niveaux de salaires de chacun soient transparents et publiés. Nous l’avons déjà recommandé aux États membres, et le Royaume-Uni a suivi. Ça a été un grand choc. Certaines entreprises avaient peu de différences de salaires, mais les primes annuelles pouvaient différer de 70 % ! Et pour les postes élevés, nous allons essayer d’instaurer des quotas de femmes dans les conseils d’administration.

En France, il existe un « quota de femmes » qui place 40 % de femmes dans les conseils d’administration. Mais les décisions et les pouvoirs ont été transférés à d’autres organisations, comme les comités exécutifs, alors le quota est-il une bonne solution ?

C’est mieux que rien, ce n’est pas une solution magique !

Vous voulez promouvoir les femmes en politique. Mais les femmes en politique sont souvent la cible de violences…

Cette situation est préoccupante. Il y a deux enjeux : le premier est l’ouverture des partis aux femmes. C’est un premier pas, et souvent c’est mieux pour le résultats des élections ! Mais le second problème est cette atmosphère de violence. Les femmes sont davantage concernées par les discours de haine, c’est très clair sur les réseaux sociaux. Elles réfléchissent donc à deux fois avant d’occuper une fonction publique, en tant que journalistes ou au sein d’une ONG.

En France, un homme, Roman Polanski, qui a été condamné pour viol, a été récompensé comme meilleur réalisateur lors de la cérémonie des Césars la semaine dernière. Est-il juste, à votre avis, d’oublier son comportement et de le récompenser ?

Ça a été une bien mauvaise surprise pour moi, car c’est une affaire bien connue. C’est un grand créateur, mais mon instinct de femme, c’est de ne pas bien réagir à ce type de choix.

L’intégration de la perspective de genre, ou « gender mainstreaming », est au programme de votre Commission : comment influencer toutes les politiques ?

La dimension du genre n’est pas un sujet, il est dans tous les sujets. Nous l’avons introduit au sein du Green Deal, dans la nouvelle stratégie africaine aussi. La question de l’égalité des sexes est introduite partout. Helena Dalli, commissaire à l’égalité à plein temps, s’en occupe. C’est une question de droit fondamental, donc c’est aussi ma responsabilité, et je vais vérifier que cette question de genre continue d’être partout.

Les femmes sont sous-représentées dans le secteur des médias : 75 % des personnes interrogées sont des hommes, et les femmes sont également sous-représentées dans la prise de décision dans ce secteur. Cela renforce les stéréotypes. Que pouvez-vous faire contre la domination masculine dans les médias ?

Contre les stéréotypes, la législation est en cours d’élaboration. La Convention d’Istanbul tente de protéger les femmes. Le stéréotype est le suivant : les femmes sont faibles, et il est normal de les battre. Briser ce stéréotype est un véritable objectif.
La Convention n’a pas la vie facile, six États membres ne l’ont pas signée, car ils pensent qu’elle introduit les mariages homosexuels, le genre, comme idéologie ; il y a trop de fanatismes autour de ces sujets. Mais ce qui est certain, c’est que le texte montre le chemin, et que les médias devraient cesser de véhiculer des stéréotypes en ne donnant la parole qu’à des hommes !

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