« La démocratie recule, les Polonais se divisent dangereusement »

Adam Zagajewski, sur la place Rynek, la Grand-Place de Cracovie. [Cécile Réto/Ouest-France]

La fronde enfle en Pologne depuis l’arrivée au pouvoir du parti Droit et justice (PiS), en octobre 2015. Le poète et essayiste polonais Adam Zagajewski, chef de file de la « Nouvelle vague » polonaise en 1968, s’inquiète aussi de dérives autocrates. Entretien. Un article de notre partenaire, Ouest-France.

Le fascisme n’est pas très loin, avez-vous écrit. Le craignez-vous réellement ?

C’est le titre d’un poème qui m’a valu la critique déguisée de quelques journalistes et intellectuels qui considèrent que c’est exagéré… On est un peu à court de termes pour décrire la situation du pays. Parler de fascisme paraît trop historisant : les grands connaisseurs pourront toujours arguer que tous les points du fascisme ne sont pas concernés, comme l’agressivité envers d’autres pays. Pourtant, l’hostilité envers les immigrés n’est pas si différente de l’agression de Mussolini envers les étrangers…

Qu’est-ce qui a changé depuis l’arrivée au pouvoir du parti Droit et justice (PiS), en octobre 2015 ?

Le gouvernement a engagé toute une série de réformes, dont certaines sont contraires à la constitution. Il est vrai qu’une belle partie de la presse est encore libre : on a toujours la liberté d’expression. Sauf sur la télévision publique qui, elle, est devenue « goebbelsienne »… ou « poutinesque », si vous préférez. Elle est totalement aux mains du pouvoir.

La pression est-elle forte aussi sur le milieu culturel ?

Très forte et insidieuse. Prenez l’exemple de l’Institut du livre de Cracovie : il réunissait depuis quinze ans des intellectuels de haut vol, des traducteurs, qui menaient des actions pour inciter les gens à lire, dans les écoles, etc. Le gouvernement n’a pas coupé les subventions, mais il a nommé une nouvelle équipe dirigeante. L’ambiance est devenue irrespirable, la plupart des membres de l’Institut ont fini par démissionner, faute de pouvoir faire leur travail librement. C’est l’exemple très concret de la façon dont on peut saboter les fondements de la démocratie.

Avec sa réforme de l’éducation, le gouvernement prévoit aussi de revisiter les livres d’Histoire avant la rentrée de septembre…

C’est une caricature : il lance une grande réforme de tout le système en supprimant notamment le collège, ce qui va créer un vrai chaos… Une réforme colossale, juste pour faire disparaître le nom de Lech Walesa des programmes scolaires ! Ce serait drôle, si cela n’était pas aussi inquiétant.

La Pologne se renferme-t-elle sur elle-même ?

C’est le but du gouvernement. Mais la société civile, heureusement, a beaucoup rajeuni ces derniers mois. On note, avec une satisfaction amère, que s’il y a quelque chose de bon en ce moment c’est bien la renaissance de cette énergie de la société civile qui s’organise. On l’a vu avec la naissance du mouvement citoyen KOD (comité de défense de la démocratie) ou avec la Marche Noire (en octobre 2016, contre l’interdiction totale de l’avortement).

Ces mobilisations citoyennes sont-elles les prémisses d’une nouvelle forme d’opposition durable ?

Une énergie nouvelle a émergé et je ne pense pas qu’elle puisse disparaître d’un mois à l’autre. La question est plutôt : comment cette énergie va-t-elle se moduler ? Quelle forme va-t-elle prendre ?

Comme Solidarnösc dans les années 1980 ?

Oui et non. Il y a certainement des traces de cela dans ce qui émerge aujourd’hui au sein de la société. Solidarnösc était né d’une accumulation des émotions restées en hibernation depuis des dizaines d’années. Aujourd’hui, c’est différent. Le recul de notre démocratie ne date que d’une année et demie, avec l’arrivée du PiS au pouvoir.

L’opposition citoyenne est forte, mais pas générale…

La démocratie recule et la société se divise dangereusement. On ne peut nier que nombre de Polonais ne comprennent pas cette opposition qui monte. Ce n’est pas seulement le gouvernement et l’administration contre la société, mais la société elle-même est divisée. Le débat fait rage au sein des familles. À l’époque de Solidarnösc aussi, il y avait des divisions politiques, mais elles étaient moins sensibles dans les familles et les réseaux informels.

Le pays a fermé sa porte aux migrants. Cela fait-il débat au sein de la société ?

L’hostilité de nos dirigeants envers les migrants est flagrante. Sur les écrans de la télévision publique ont défilé en boucle, ces derniers mois, des images de la frontière hongroise où se massait une foule de migrants, bloquée derrière les barbelés érigés par le dirigeant hongrois Viktor Orban. Jaroslaw Kaczynski (le leader du PiS) ne cache pas son amour pour lui.

Hostile aux migrants, Kaczynski a-t-il réussi à convaincre la population ?

Il a été très habile en brandissant la peur. Ila même affirmé que les migrants apportaient des virus, des maladies ! Au sens littéral, pas comme une métaphore ! Le plus inquiétant est que ce message ne choque pas tout le monde ici…

Des Polonais prétendent vouloir préserver « l’homogénéité » du pays… Qu’en pensez-vous ?

Quelle étrange idée. Le peuple polonais n’a pas beaucoup l’expérience des autres. Notre société, avant la Seconde Guerre mondiale, n’avait rien d’homogène ! Peu de juifs sont encore ici, mais comment ne pas y songer… Puis le pays a accueilli des Tatars et aujourd’hui des travailleurs ukrainiens. Leur présence est perçue par les Polonais comme une confirmation du succès économique du pays.

Pourquoi les Ukrainiens sont-ils les bienvenus, mais pas les Syriens ou les Érythréens ?

Cela m’interroge aussi. Question de religion ? Les Ukrainiens sont pour beaucoup orthodoxes et ne sont pas perçus comme une « menace », comme peuvent l’être les musulmans. Question de peau basanée ? Je le crains, oui. La crise migratoire n’a fait que réveiller un racisme déjà présent, qui n’attendait qu’une occasion pour se manifester. Comment cet amalgame inepte entre djihad et couleur de peau peut-il être ainsi toléré par le gouvernement ?